Toute ma vie jusqu’à aujourd’hui, commencé vraiment quand ma mère est morte.
- Que faisaient vos parents ?
Mon père était directeur d’école, et ma mère est morte, j’étais très jeune, j’avais 14 ans. Ça a été la catastrophe ! Après ça, j’ai fait 17 fugues à Paris...
- 17 fugues à 14 ans ?
Oui, à peu près. Ça s’est passé pendant un an, tout ça.
- Mais qu’est-ce que vous faisiez à Paris ?
- Je commençais déjà à draguer...
- Vous alliez où ?
- En principe, gare du Nord, parce que ma sœur travaillait à l’hôpital Lariboisière. En réalité, je venais pas pour draguer, je venais pour rencontrer ma sœur. Mais comme le soir, il fallait dormir, je me promenais à la gare du Nord, et là, je rencontrais des garçons.
- Pour passer la nuit, simplement ?
- Oui. Et puis, j’ai été pris par la police la der¬nière fois.
- Et pourquoi vous étiez pris ?
Quand je faisais une fugue, la nuit je la pas¬sais chez un garçon, et le lendemain c’était fini. J’avais déjà un avis de recherche contre moi. Parce que j’étais mineur. Donc automatiquement, je revenais le lende¬main matin dans la gare et là, j’allais dans la salle d’at¬tente m’asseoir. C’est là qu’il y avait un contrôle, et j’étais pris par la police des mineurs.
- Vous alliez au dépôt ?
- Non, j’ai couché une seule fois au dépôt. La dernière fois, mon père est arrivé, il a vu le juge des en¬fants, ensuite il est passé dans le bureau du procureur, et je suis allé coucher au dépôt le soir. C’est là que le procureur lui a dit : « il faudra faire voir quand même votre fils à un médecin. C’est quand même pas nor¬mal ! » Donc, le lendemain, j’ai été voir le médecin de famille...
- Vous êtes fils unique ?
Non, on est huit. Mais ça fait maintenant depuis l’âge de 18 ans que je n’ai pas revu ma famille. J’ai des neveux, des nièces ; mes belles-sœurs, mes beaux-frères, je les connais même pas... Et pourtant mon père m’écrit.
- Alors, ce médecin de famille, qu’est-ce qu’il a dit ?
- Donc, le médecin de famille, je m’en rappellerai toujours, a dit à mon père, écoutez, on va quand même présenter votre fils à un psychiatre, à l’hôpital de Nantes.
- Vous aviez quel âge à cette époque-là ?
- Quinze ans... C’est ce qu’a fait mon père. Il m’accompagne à l’hôpital de Nantes, je vois le psychia¬tre, et je suis resté là-bas trois ans.
- Trois ans où ça ?
- A l’hôpital de Nantes. En psychiatrie. En fait, j’ai jamais très bien su si mon père m’avait fait interner ou pas. Je suis rentré à l’hôpital, j’en suis sorti au bout de trois ans. J’étais libre, hein ! J’allais en permission, je faisais ce que je voulais, simplement quand j’ai eu 18 ans mon père est arrivé un beau jour dans le bureau du médecin, il me dit : « Christian, je t’ai fait émanciper, tu fais ce que tu veux maintenant. Est-ce que tu peux si¬gner la feuille ? » Donc, je suis sorti de l’hôpital, tout de suite, et j’ai pris la direction de Paris.
- Mais qu’est-ce que vous avez fait pendant ces trois ans ?
Je travaillais dans une cafétéria de l’hôpital psychiatrique. J’avais mes habits civils, je sortais en permission, j’avais deux jours, je rentrais, je sortais, je faisais ce que je voulais.
- Mais vous n’aviez pas envie de partir ?
Non. Je me sentais en sécurité. Moi, j’avais pas à me plaindre, j’étais dans un service ouvert, c’était le seul de tout l’hôpital, je sortais comme je voulais du pavillon, de l’hôpital, j’étais très libre.
- On ne vous faisait pas de piqûres ?
Non. Absolument rien. J’avais juste un cachet pour dormir. Du mogadon. C’était tout ce que j’avais.
- Vous aviez des aventures à cette époque-là ?
Ah oui, dans Nantes. Je sortais en permission. J’allais chez des mecs. Des mecs que je rencontrais comme ça.
- Donc, Paris, à 18 ans !
- Voilà. Et puis... j’ai commencé à draguer.
- Pour de l’argent ?
- J’ai commencé à draguer gare du Nord ou gare de l’Est... J’ai eu des occasions de me faire payer. C’est là que ça a commencé... Par la suite, j’ai rencontré un garçon qui m’a emmené à St-Germain.
- Au Drugstore ?
Oui ! J’ai fait ça quand même quatre bonnes années.
- Et au bout de quatre ans, vous en êtes parti ?
C’est-à-dire qu’on vieillit... J’en connais pas mal maintenant qui ont un commerce, une boite de nuit, ou des boutiques de vêtements.
- Ça s’est fait du jour au lendemain ? Vous vous êtes dit, ce jour-là, c’est mon dernier jour ?
Non. Absolument pas. J’ai rencontré un gar¬çon... Si vous êtes gigolo et si vraiment vous avez envie d’arrêter, vous dites, tiens, le mec est pas mal, peut-être que je vais essayer de m’en sortir avec lui. Mais il y en a pas beaucoup. C’est tombé sur celui-là... Il s’appelait Jacques. Il avait une vingtaine d’années, il sortait du service militaire et moi j’avais deux, trois ans de plus que lui...
- C’était le premier amour ?
- Je l’aimais bien et lui aussi. Mais moi j’étais gigolo, je voulais m’en sortir. Je n’arrivais pas à trouver. Donc c’est lui qui me nourrissait, il me logeait. Il n’y avait pas de problèmes, mais il est arrivé un moment où lui en a eu marre.
- Ah !
Oui. Je devenais agressif à la fin. Très violent.
- Pourquoi ?
- Comme ça !
- Vous étiez jaloux ?
Oui. Je suis très jaloux. Je m’imposais et je ne travaillais pas. Il ne pouvait pas supporter. Et en plus de ça, il avait une maladie, la tétanie. C’est une maladie des nerfs.
- Et alors ?
Ça ne l’arrangeait pas, hein ! Il était très ner¬veux, et comme je suis aussi nerveux, ça n’arrangeait pas la situation.
- Qu’est-ce qu’il vous faisait comme reproche ?
- J’étais jaloux. Quand il arrivait en retard, c’était la jalousie complète. A la fin, comme il avait énormément de crises de tétanie, il tombait par terre, un peu comme une crise d’épilepsie, mais ça c’est les nerfs. C’était pas la boisson, il buvait pas. Il est arrivé un moment où j’en ai eu marre. J’aimais ce garçon et je voyais qu’il n’y avait plus rien entre nous, qu’il voulait se débarrasser de moi. C’est là que j’ai commencé à faire toutes ces conneries, je prenais des cachets et tout...
- Vous avez fait une tentative de suicide en sa présence ?
- Non, jamais. Voilà comment ça s’est passé. Ce garçon, déjà le médecin lui avait ordonné du repos. C’était comme une convalescence. Il est parti dans sa famille deux mois en Bretagne, et moi, je me suis re¬trouvé seul dans son appartement. L’appartement payé et tout, parce que c’était à lui, mais il fallait que je me débrouille. Il y avait plus personne le soir, dans la jour¬née, plus personne. C’était le néant complet pour moi.
- Vous n’étiez pas habitué à ça ?
Non. Donc il avait des cachets qui étaient très forts. C’était de l’aldol. C’est des cachets qui rendent fou. Il suffit d’en prendre une surdose, avec de l’alcool, ça rend fou. Vous tombez dans un état épouvantable.
- Et alors ?
- C’est là que j’ai commencé un peu à boire. Du whisky, du martini, du ricard, au café en bas. J’ai commencé à y prendre goût. J’aimais déjà la grande vie. En tant que gigolo, j’aimais le Champagne, le cognac, le ricard, enfin j’aimais ça. J’avais arrêté. Et puis, c’est re¬parti. Quand cet ami m’a laissé, pour moi c’était une rupture. Je me suis senti comme perdu. Et sous l’effet de saoulerie, j’ai dit, je vais me tuer. Mon idée c’était de me jeter par sa fenêtre.
- Vous avez essayé ?
- Non, mais je l’ai fait plus tard. Et pas avec lui. Donc, l’alcool, l’aldol, ça a duré deux mois. Je mangeais plus. D’ailleurs, je n’avais plus d’argent... Il est revenu au bout de deux mois, on a continué la même vie, il a supporté. Il a repris son travail. Moi, je ne sortais pas, j’étais presque cloîtré, mais je m’étais mis à boire, je m’étais mis à boire ! Lui, comme il aimait énormément le whisky, c’était ses bouteilles que je vidais. Je vidais ses bouteilles et ses médicaments en même temps, parce qu’il avait des gouttes de théralène. Il s’en rendait même pas compte.
- Vous étiez toujours agressif avec lui ?
Oui. J’aimais qu’il m’obéisse. Mais sous l’em¬pire de l’alcool. Et moi je le poussais à boire...
- Et ça a duré comme ça...
Dix mois à peu près, oui. Mais quelquefois, le soir, j’en avais marre et je sortais. Et malheureusement quand je sortais, j’étais drogué, aldol, gardénal, largac-tyl, enfin tout le bordel ! Je foutais le camp et je faisais des conneries, mais sans m’en rendre compte...
- Des conneries ?
Je prenais mon cognac dans ma poche, j’avais mes petites bouteilles, enfin ses bouteilles, puisque lui dormait. J’allais dans un bistrot, je descendais aux toi¬lettes et je prenais mes deux trois gouttes d’aldol et mes cachets, parce que je partais dans le but de me tuer. Je disais je vais prendre ça, et je vais me tuer, me jeter dans la Seine. Donc, j’étais à moitié dans le coma et sur ce, je prenais le premier hôtel venu. Dans le premier hôtel, je me rappellerai toujours, d’ailleurs il n’est pas loin d’ici, je suis rentré comme un voyageur qui arrive.
- Vous avez dit ?
J’ai dit tout simplement : « je voudrais une chambre d’hôtel. » Le gars me répond, c’est tel numéro. Je dis, je voudrais visiter. En principe, l’hôtelier n’a pas le droit, il doit monter avec la personne. Moi, il m’a donné la clé. Ce que je faisais, j’avalais les quelques médicaments que j’avais, l’aldol et le gardénal. Je me servais d’un briquet et je mettais le feu partout au dessus de lit, aux rideaux, le feu prenait...
Vous ne regardiez pas par la fenêtre ?
Non, rien du tout. Je fermais les rideaux et je foutais le feu.
- Vous fermiez les rideaux ?
Ah oui, pour pas qu’on voie le lit flamber. Je descendais normalement. « Bien, monsieur, votre cham¬bre est impeccable, je reviens. » Le gars me revoyait plus. J’attendais un peu dans le coin de la rue, et puis les pompiers arrivaient, le gars savait très vite que dans l’hôtel il y avait une fumée louche.
- Vous attendiez les pompiers ?
Oui, oui. Les fenêtres étaient très très éclairées et le feu, quand même, ça pétillait. La chambre s’illumi¬nait... Mais je me barrais parce que les flics arrivaient, et puis les pompiers. La dernière fois que j’ai été pris, je suis retourné dans le même hôtel où j’avais mis le feu un an avant. J’étais drogué... Mais le portrait-robot était déjà Quai des Orfèvres. Donc je rentre, je demande une chambre. Le gars m’a laissé rentrer. Quand je suis re¬descendu, il y avait une huitaine d’inspecteurs en bas. Je me suis écroulé à la porte d’entrée.
- Mais entre le premier et le dernier hôtel, il y en a eu un certain nombre ?
Ça alors, est-ce que j’en ai fait d’autres ?...
- Peut-être même des appartements ?
Oui... Peut-être des appartements de garçons que j’ai rencontrés. J’ai peut-être mis le feu... Puisqu’au Quai des Orfèvres, je suis resté quand même 48 heures en garde à vue. Ils ont examiné tous les incendies qu’il pouvait y avoir dans les hôtels, les maisons, les appar¬tements. Aucun signalement ne correspondait à moi. Donc, je ne pense pas. Je ne pense pas.
- Comment ça s’est passé chez le juge d’ins¬truction ?
- J’ai été conduit à la prison de la Santé, je suis resté un bon mois tout de même, parce que je suis ren¬tré début novembre, et ma dernière instruction a été le 24 décembre. L’huissier a amené l’expertise psychiatri¬que qui venait du tribunal, signalant que j’avais bénéfi¬cié d’un non-lieu, j’avais l’article 64 du code pénal. C’est-à-dire asile d’aliénés. Irresponsable de ses actes au moment des faits. Ça aurait pu me coûter la réclu¬sion criminelle ou la peine de mort...
- Qu’est-ce que qu’il a dit le juge à ce moment-là ?
Il m’a regardé, il m’a fait un sourire... Quand j’ai vu le sourire, j’ai compris que j’allais chez les fous. J’avais peur, j’avais peur d’aller à Henri Colin, à Villejuif, la prison psychiatrique. Il a regardé mon avocat, il a dit ceci : « Eh bien, maître, je pense qu’on peut brûler le dossier. »
Combien il y a eu d’hôteliers qui ont porté plainte ?
- Oh, j’avais pas un hôtel sur le dos, j’en avais une quinzaine. Il y avait une quinzaine d’hôtels qui avaient brûlé dans Paris et la région parisienne...
II y en a combien qui vous ont reconnu ?
Trois. Trois qui ont témoigné comme quoi... ils me reconnaissaient.
Après quoi, vous êtes allé à Maison-Blanche. Combien de temps ?
- Deux ans en placement d’office et un an en placement volontaire.
- Vous regrettez d’avoir mis le feu ?
Ah bien sûr ! C’est quand même criminel.
- En fait, c’était beau ?
- Ah oui, avec des morts !
- II y a eu des morts ?
Des gens qui se sont jetés par les fenêtres.
Combien sont morts ?
Pas mal, mais enfin... Le juge et mon avocat ne m’ont jamais donné de précisions là-dessus. Parce que j’ai eu un non-lieu. Ce que je sais, c’est qu’il y en a eu au moins deux. Il y en a certainement plus que ça.
Mais pour qu’ils sautent par la fenêtre, Il faut quand même que l’incendie se soit généralisé.
Bien sûr. Il y a un hôtel qui a brûlé entière¬ment. Le Corona, dans le 9e, vers les Galeries Lafayette, ça c’est connu.
- II y a eu combien de morts ?
Dans cet hôtel, il y a eu, je sais pas, deux, trois morts, certainement plus. Vu, que J’ai eu un non-lieu, le Juge n’a pas donné de détails. Il m’a dit, vous avez beaucoup de morts sur la conscience, c’est tout. Mais vous avez un non-lieu, donc vous avez la vie sauve.
Vous avez vu des photos de ces chambres ?
Ah bien sûr ! Les lits brûlés, les rideaux, les fe¬nêtres, les tables de nuit, l’hôtel incendié, les photos qui étaient sur les journaux.
- Le feu s’était étendu très vite ?
En l’espace de même pas cinq minutes, tout avait brûlé. Les pompiers sont restés toute la nuit, de huit heures du soir jusqu’au lendemain matin six heures, c’était pas encore éteint, l’incendie ! Ça a brûlé très vite !
- Vous êtes parti tout de suite ?
Ah, tout de suite, tellement j’ai vu les flammes ! Je me rappellerai toujours, j’ai vu les flammes, j’aurais très bien pu brûler. C’était plus ou moins du préfabri¬qué, et le feu commençait à prendre dans la cage d’es¬calier. J’ai eu le temps de sortir, c’était plein de fumée, je m’asphyxiais, j’aurais pu brûler moi aussi.
- Et vous vous enfuyiez comme ça...
Ah non, je retournais au café, je demandais un demi et je rentrais chez moi, je me couchais. J’étais complètement abruti.
- De toute façon, vous vouliez vous tuer
Oui, je voulais me tuer. Quand j’entrais dans la chambre d’hôtel, en principe, c’était pour me jeter par la fenêtre. Et à la dernière minute, je la fermais...
- Jamais vous ne le faisiez ?
Non. C’était le feu que je mettais à la place. Et je me rappelle, j’ouvrais même les robinets de salle de bain, les douches, les baignoires se remplissaient à fond et c’est ça qui débordait dans tout l’hôtel. Je me rappelle, à un hôtel, tout débordait dans la salle de bains, j’ai mis le feu et je me suis barré... Il y avait le feu de partout, ça coulait du cinquième ! (rires)
- Vous aimiez lire le récit de vos exploits dans les journaux ?
Non, je les regardais même pas. Même pas les journaux, même pas la radio, je m’en foutais. Je repas¬sais le lendemain, je disais, tiens, toutes les fenêtres sont noires. C’est tout !
- Vous espériez que Jacques le sache ?
Ah non !
- Ça ne vous a rien fait qu’il l’apprenne ?
Non. J’ai tellement souffert, ça m’a rien fait. J’ai dit, après tout, c’est la vie.
- Vous avez dit ça ?
Je l’ai même dit au juge d’ailleurs, « c’est la vie »... Je m’en rappellerai toujours... « C’est la vie »...
- Vous ne vous en sentez pas coupable ?
Ah ben J’y pense ! Quand je me suis jeté par la fenêtre, je me rappelle même pas m’être jeté par la fenê¬tre, c’est parce que je l’ai vu sur les journaux, ma concierge me l’a dit. Le feu que j’ai mis à l’hôtel, c’est pareil. Je l’ai fait Involontairement, c’est le coma...
Votre ami est venu vous voir, quai des Orfèvres ?
Je l’ai aperçu dans la cage de verre, il est passé, parce qu’il avait tous mes papiers. Mes papiers de sécurité sociale, mes bulletins de paie, tout. Il m’a regardé, il est reparti.
- Et à la Santé ?
Oui, il est venu une fois.
- Comment ça s’est passé ?
On a un peu parlé. Il m’a donné quelques affai¬res qu’il avait amenées au parloir, enfin pas à moi, au gardien...
- Vous me disiez qu’il était resté silencieux ?
Oui. Il ne parlait pas.
- Il a pleuré ?
Oui, en partant, et c’est tout.
- Vous, vous lui avez dit quoi ?
Rien. Je lui ai dit qu’il revienne me revoir. Et il est Jamais revenu.
Vous lui avez écrit ?
Oui. Plusieurs fois. Mais j’ai jamais eu de ré¬ponse.
- Ça s’est fini...
Comme ça. Ça s’est fini trop vite... Mais ça a été dur pour moi.
- C’était une grande passion ?
Oui.
- Alors la seconde passion... c’est avec un gar¬çon que vous avez connu pendant six mois ?
- Ouais. Il s’appelait Pierre... Et c’est lui qui est parti.
- Qu’est-ce que vous faisiez à l’époque ?
- C’est pas vieux, ça remonte à un an, c’est tout. J’étais sorti de l’hôpital. Je travaillais dans un bar de nuit.
Vous viviez avec lui ?
Là, il vivait chez moi.
Il avait quel âge ?
23 ans.
- C’était une passion partagée ?
- Oui... Il y a des fois, j’ai envie de lui télépho¬ner, et je me dis, c’est peut-être ridicule.
Donc il vous a quitté, et ensuite vous vous êtes jeté par la fenêtre ?
Oui.
Comment ça s’est passé ?
- Toujours par médicaments. J’avais des médi¬caments prescrits par mon dispensaire. J’en ai fait la collection. J’en ai pris une bonne dose et je me suis jeté par la fenêtre du 4° étage. C’est une voiture qui m’a sauvé. Une R16. Je suis tombé sur le toit de la voiture et ça a fait tremplin. J’ai eu une fracture du calcanéum, et puis juste le bout de l’oreille esquinté.
Vous vouliez mourir vraiment ?
Oui. Quand on se jette par une fenêtre, on ne sait même plus ce qu’on fait. C’est comme les gens qui veulent se jeter sous le métro, ils savent plus. Là, je me suis jeté par la fenêtre, je suis incapable de vous dire... Je me suis réveillé à Fernand Vidal, à moitié dans le coma, et de Fernand Vidal, je me suis retrouvé en ortho¬pédie à l’hôpital St-Louis.
Mais ça n’allait plus avec lui, à l’époque ?
- Non. Je voyais que moi je l’intéressais pas. Est-ce qu’il avait quelqu’un dans sa vie, j’ai jamais su. Est-ce que c’était pour une question d’argent, j’ai jamais vraiment su pourquoi.
Vous pensez qu’il vous reprochait votre passé ?
Peut-être oui, parce qu’il le connaissait.
Vous étiez peut-être encore trop jaloux ? Trop nerveux ?
- Jaloux et nerveux, oui.
Vous étiez tout le temps après lui ?
- Non, c’est-à-dire qu’il travaillait, il finissait beaucoup plus tard que moi. Quand il arrivait en retard, une heure ou deux heures de retard, je poussais des cris, c’était la colère. C’était violent. Mais je ne frappais pas : « Tu as une heure de retard... » Des cochonneries, je lui lançais, quoi ! Tout se réconciliait dans le lit, ça c’est sûr ! Mais il en prenait plein la gueule... A la fin, c’était mortel ! A un moment donné je voulais lui pren¬dre les pieds, le jeter par la fenêtre ! (rires) Parce qu’on rigolait pas mal, je me saoulais quelquefois, il était chez moi, hein, il était chez moi ! Ça m’arrivait d’avoir l’inten¬tion de lui prendre les pieds et de le jeter par la fenêtre. Mais je l’ai jamais fait.
Pourquoi ?
- Ah ben comme ça ! Je voulais le tuer. Par ja¬lousie, par jalousie !
Il avait d’autres aventures ?
- Non. Je pense pas, non ! Mais j’étais jaloux de lui. Parce qu’il était très beau. Et quelquefois je me saoulais. Quand il était penché à la fenêtre, on rigolait ensemble, je me disais : « Je lui prends les pieds, je le balance du 8e ! » Et puis hop ! On se mettait à rigoler. C’était fini. J’avais cette idée que quelques secondes.
Mais s’il apprenait que vous avez voulu le pas¬ser par la fenêtre ?
Oh, il aurait pas de réaction ! Il dira j’y suis pas passé ! Ça le fera rire ! Ça le fera rire ! Il dira, il était fou ! Il était fou ! Il dirait ça, il dirait : « Merde ! Le sa¬laud ! » et c’est tout. Il rigolerait ! Ça s’arrêterait là...
Pour vous, la mort n’a pas une grande Impor¬tance ?
- (silence)... Quelqu’un qui est mort, il y a pas de suite, hein ! Je suis quand même resté trente-deux jours presque dans le coma, j’étais comme mort. Je me souviens pas de mon coma. Je pense que la mort, c’est pareil. La mort, c’est un coma. C’est tout.
Vous regrettez aujourd’hui de ne pas être mort ?
- Hof ! Je sais pas... Aujourd’hui, je suis bien, ça fait six mois que je suis bien, je vois pas pourquoi je pourrais mourir. Le jour où ça n’ira pas, je dirai, il faut mourir, c’est tout.
Ce qui vous est arrivé, vous pensez que c’est un malheur ? Un malheur qui ne s’explique pas ?
- Qui ne s’explique pas. Indéfinissable. C’est comme ça la vie. Je cherche même pas. Je cherche pas !
C’est la faute à personne ?
- C’est arrivé comme ça. C’est comme les en¬fants qui viennent au monde, ben, il leur manque un bras ! Ils naissent avec un bras en moins. Ou deux doigts en moins, ou paralysés, c’est comme ça.
Vous, vous êtes arrivé au monde avec un bri¬quet dans les mains.
Voilà ! Non. C’est un passage, je ne pouvais pas me défendre autrement... Par exemple, vous avez le gars à St Germain-des-Prés qui a poussé ce vieillard sous le métro, il aurait très bien pu mettre le feu. Il avait envie de tuer quelqu’un. Il l’a poussé.
- Mais vous, vous avez été très attiré par la mort...
- Ah oui, oui !
Vous avez songé à d’autres moyens de vous suicider...
- Oui, la Seine. Quai de Valmy...
Vous l’avez regardée, la Seine, à cet endroit-là ?
- Oui. Sur le haut du pont, oui. Et puis je me suis dit non, alors je suis rentré dans un café et je me suis saoulé.
Vous étiez à deux doigts de tomber ?
- Oui. Je l’ai pas fait. J’ai dit tiens, je vais dra¬guer. Effectivement, J’ai trouvé ce soir-là.
Pourquoi ? Vous aviez eu une aventure mal¬heureuse ?
- Ah oui ! C’est juste avant de rentrer dans le foyer, là. Je me suis retrouvé vraiment au bout du rou¬leau. J’avais tout abandonné, après m’être jeté par la fe¬nêtre. J’avais fait un stage de six mois à Maison-Blan¬che. Et puis je me suis trouvé à la rue carrément, j’allais presque revenir sur le trottoir. Puis non, je suis rentré dans le foyer.
Vous n’aviez plus de travail, plus rien ?
- Plus rien ! Plus rien ! Ma valise, je l’avais même foutue à la Seine, ma valise avec mes vêtements. Elle est dans la Seine.
Pourquoi aviez-vous quitté votre travail de bar¬man ?
- Comme ça. Parce que j’avais envie de partir.
Ça s’était mal passé, ce soir-là ?
- Non. Très bien. Mais le lendemain, on me re¬voyait plus.
Du jour au lendemain ? Comme ça ?
- C’est la vie, ça ne s’explique pas.
Vous pensez que chez vous, tout peut bascu¬ler d’un moment à l’autre ?
- Ouais ! Ça bascule très vite. En l’espace de quelques secondes. En une minute, brrrou ! Ça bascule très vite !
Vous êtes donc parti draguer cette nuit-là ? Vous avez trouvé ?
- Je trouve toujours !
Et c’était bien !
- C’était bien oui, mais je savais que le lende¬main, j’avais plus rien.
A chaque fois, c’est la rupture ?
- Ah c’est dur ! C’est dur les ruptures...
Toujours ?
En principe oui. Les ruptures finissent à la ca¬tastrophe. A la tentative de suicide. Mais il y a long¬temps que j’en ai pas fait. Il y a longtemps...
- Vous y croyez encore quand vous recommen¬cez ? A retrouver quelqu’un et à...
Je suis plus le même homme. Quand je ren¬contre quelqu’un, je suis plus le même. Je dis, mainte¬nant, je vais peut-être faire ma vie avec lui. Et j’oublie ce qu’il y avait derrière.
- Vous y croyez encore ?
Ah oui ! Je pense que je trouverai. Un ami, oui. En lui disant la vérité.
- Sur votre vie ?
Ah bien sûr !
- Sur le feu ?
- Ah non, non. Jamais de ça, jamais des conneries pareilles.
- Les gigolos ?
Ah non ! Dans ce cas-là, vous ne trouvez plus personne. Vous dites que vous avez été gigolo, que vous avez fait de la prison et tout, le mec, il est refroidi !
Alors quelle vérité vous voulez lui dire ?
La vérité, c’est que je suis dans un centre de réinsertion. C’est ça la vérité. Avant, je l’aurais jamais dit. Mais j’ai tellement loupé d’amis, d’aventures, de mecs qui auraient voulu vivre avec moi parce que je disais pas la vérité. Maintenant, je vieillis un peu, je pense qu’il vaut mieux dire la vérité.
- La vérité, sauf tous les secrets que vous avez.
Oui, parce que si vous dites que vous avez mis le feu, que vous êtes passé Quai des Orfèvres, c’est fini ! Vous êtes rayé, c’est fini, ils ont peur.
(Propos recueillis par Jean-Luc Hennig.)