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Le vendredi 22 avril 2005
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Travailler le lundi de Pentecôte, certes... Mais combien de jours ? "il faut savoir mourir à temps" par Philippe Boisnard,
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Derrière la compassion attendue pour les personnes âgées, doit être pensée une logique du vivant qui est contradictoire avec l’intensité de vie. Nietzsche disait qu’il fallait "savoir mourir à temps", nous présentons ici une analyse de la maladie de la vieillesse selon l’idéologie de la santé. Face au lundi de Pentecôte, la polémique fait rage, il n’y a qu’à lire la presse, les déclarations raffarinesques ou encore les luttes intestines syndicales, pour s’apercevoir que la dispute a enfin lieu. Pour quelle raison ? Tout simplement, parce que l’homme, selon son naturel réactionnel (et non pas réactionnaire), se met en branle le délais apparaissant, quand le danger est imminent. Ainsi, deux camps se font face, une France d’en-haut de plus en plus réduite (il n’y a qu’à voir les critiques qui fusent à l’UMP contre ce jour de Pentecôte travaillé) et de l’autre une France d’en-bas qui ne veut aucunement aller au charbon pour peau-de-balle, qui refuse de mouiller sa chemise un jour chômé qui lui était reconnu en droit. Toutefois, il me semble qu’il y a là un paradoxe dans la position de la France d’en-bas. Paradoxe qui comme je vais le démontrer ne tend pas à légitimer la décision raffarimariole de notre premier ministre, mais bien à proposer une autre sorte de politique de la santé en rapport à l’individu, une autre manière de concevoir les critères de réalisation de son existence que ceux qui sont impliqués par la logique de quantification qui prédomine. Car cette question de l’entraide intergénérationnelle, ne peut se résumer à la compassion que nous avons eu, ou pas eu d’ailleurs, pour les 15 000 morts de la canicule (sans que l’on ait insisté ultérieurement sur la baisse des décès - proportionnellement à l’année précédente - dans les mois qui ont suivi). Non, ce serait là être dupe d’un simple effet d’annonce, ce ne serait pas réfléchir à proprement parlé sur les causes qui rendent possibles une telle hécatombe spontanée, au premier coup de chaud. Le fait de voir tant de morts, tient au rallongement progressif de la durée de vie en France. Ce rallongement progressif depuis l’après-guerre est corrélatif tout à la fois du développement du confort mais aussi des pratiques alimentaires et sanitaires. En ce sens il se lie à une logique bio-technologique d’un rapport au corps, le corps devenant une chose que l’on entretient, une sorte de mécanè que l’on a le devoir de (sur)veiller. Et c’est selon ce principe que va se développer deux types de logique qui vont, elles-mêmes, se ramifier : 1) tout d’abord, alors que l’existence était davantage pensée selon ses formes intensives, à savoir non pas quantitative mais qualitative (et en ce sens lié pour une grande partie des populations à l’excès, à son usure, à sa jouissance), le corps va devenir lieu de soins, d’une cure continue, devant le préserver, l’entretenir, l’amener à durer le plus longtemps possible. Or, il est rare de pouvoir associer tout à la fois certaines intensités de jouissance et de l’autre la volonté quantitative de la préservation. 2) Ensuite, alors que les politiques sanitaires, certes ont commencé à se développer dès le XVIIème siècle en Europe avec la montée d’un hygiénisme urbain, ne touchant que très peu l’usage du corps, hormis du point de vue de la sexualité (cf. l’ère victorienne), ce n’est que très récemment, depuis les trente-glorieuses, pour s’affirmer de plus en plus fortement au cours de la fin du XXème siècle, que l’idéologie de la santé est devenue motrice politiquement, non seulement au niveau morale, mais aussi au niveau de la production d’un marché économique (cf. l’article alarmant sur la consommation de médicaments aux Etats-Unis publié dans Libération durant le semaine du 18 avril). Ceci amenant que le sens de l’existence, et ceci Nietzsche l’avait prédit à travers sa critique de la castration des passions impliquées par les prêtres et les moralistes, ne se détermine plus que comme possibilité de durée. Or, et il n’y a pas à être prophète pour le deviner, cela ne peut poser que des questions : Si nous épargnons nos vies, et ceci selon la négation de notre droit naturel et un ensemble de prescriptions politiquement établies (fumer la cigarette est mauvais, boire de l’alcool sans modération est de même mauvais, consommer de la drogue est mauvais, les pratiques sexuelles trop libres sont mauvaises, etc... tout excès est mauvais), il est bien évident que nous aboutissons à une durée plus longue en-dehors du temps de travail. Et de ce fait, plus il y aura de retraités, plus longtemps ils vivront, plus il faudra leur assurer une vie décente. Et c’est là le paradoxe de la France d’en-bas, ne voulant pas cotiser pour les vieillards au bord de l’asphyxie, elle désire cependant arrêter de travailler de plus en plus jeune. Ce qui selon une logique économique est difficilement tenable, sans qu’il y ait une augmentation de plus en plus forte de la pression fiscale. C’est pourquoi, je veux reprendre ici la maxime nietzschéenne du : « il faut savoir mourir à temps », car autrement, ce ne sera pas une seule journée de Pentecôte qu’il faudra pour garantir une vie décente aux vieillards, mais bien des semaines de travail, voire des années. Que signifie cet aphorisme de Nietzsche ? Il implique tout d’abord un autre rapport à l’existence, non plus fondée sur la conservation, mais sur la puissance, non plus sur l’épargne, mais la dilapidation. Tel qu’il l’énonce, et tel que Bergson le dira après lui, la vie n’est pas économie mais excès, elle est d’abord et avant tout liberté, qui tente de s’affranchir des contraintes de la matière, de les détourner afin de constituer son intensité. Au contraire de cela, la morale de la vie est devenue scientiste, les normes de durée scientifiquement déterminées. N’en déplaise à beaucoup, mais lorsque durant cet été de canicule, nous pouvions voir, une partie des personnes âgées, grabataires, à plus de 80 ans, ne pouvant même pas se déplacer, le cerveau ramolli non pas par la chaleur, mais le vieillissement cellulaire tout simplement, oui j’éprouvais de la compassion, mais pas celle que l’on attendrait couramment, mais celle qui pousse à se demander : pourquoi ? pourquoi vivre si longtemps pour en arriver là, pourquoi s’épargner, pour parvenir à ce point ? Notre existence implique-t-elle nécessairement que l’on atteigne cette péremption vivante de l’organisme ? L’existence ne peut-elle pas en effet s’épuiser avant, avant la vieillesse, sans pourtant avoir été caduque, dans l’erreur ? N’y aurait-il pas une vérité à dire que l’on peut mourir avant de trop vieillir ? Voir certains de ces vieillards provoquait en moi une irréductible douleur de mon propre corps, celui-ci ne pouvant se reconnaître dans ceux-là, ne pouvant souhaiter parvenir à ce purgatoire de souffrance et d’impuissance. Dès lors, peut-être serait-il temps de reconnaître que la politique de la santé et la focalisation sur la durée de vie comme déterminant le sens de l’existence ne porte par forcément une vérité, mais tiendrait peut-être à une illusion. Laquelle ? Sans doute celle qui accompagne la mort de Dieu, la perte de la foi, ou plutôt sa reconversion dans le Dieu-technologie garant de notre éternité sur terre. « Il faut savoir mourir à temps » ou encore il faut savoir exister selon l’intensité qui est la nôtre, sans calculer et projeter dans un lointain que l’on ne connaît pas, ce que l’on pourrait faire dans cette proximité qui est la nôtre. Tout cela demande un tournant éthique face à la vie, une réappropriation de la vie elle-même contre la logique du vivant et du compte-santé (cf. Foucault). Pour conclure, je peux le dire, je ne désire pas travailler ce jour de Pentecôte, tout en reconnaissant qu’il est normal de contribuer à ce que les retraités aient des moyens décents d’existence. Je ne désire de même pas obéir aux injonctions de la santé publique, tout en reconnaissant que ce choix est minoritaire et qu’il a peu de chance d’emporter l’adhésion, tant les hommes sont encore sous l’emprise de l’angoisse de leur propre mort.
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