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Alors que l’on va commémorer en 2004 les vingts ans de la mort de Michel Foucault, philosophe - s’il en est un - qui a tenté de comprendre ce qu’il en a été de la naissance de la notion clinique de folie à l’âge classique et de là sa pérennisation contemporaine, et ceci dès son premier ouvrage écrit en 1954, Maladie mental et personnalité, vient d’être proposé par un groupe d’experts à M. Perben, le garde des Sceaux Français, que les fous puissent comparaître dans un simulacre de tribunal afin de permettre aux victimes de leurs actes de, non seulement mieux comprendre ce qui s’est passé, mais aussi de parvenir à faire leur deuil.
Étrange coïncidence, au sens où ce que Foucault a analysé et mis en perspective semble avoir été laissé en jachère, voire oublié. En effet, à lire les extraits du rapport des experts, il apparaît que derrière la quête de savoir et de compréhension, légitimée par la volonté d’une compassion pour la victime, se détermine une volonté politique de pouvoir sur le fou, de renforcement de la raison face à l’obscurité que représente l’aliéné. Tout d’abord, il n’y aurait qu’à observer sur les vingt dernières années la baisse des cas de déresponsabilisation, ou de non-lieu pour folie. Comme le rappelle parfaitement le dossier de Libération du 26 décembre, au début des années 80, 17% des criminels étaient déclarés irresponsables contre 0,17% constatés en 1997. Cette diminution ne provient aucunement d’une diminution des cas de folie, mais tout au contraire (au sens où 30% des détenus sont reconnus par les médecins avoir des troubles psychiques), c’est à partir d’une transformation du rapport à la folie que peut se concevoir cette division des cas. Transformation qui est de l’ordre d’une volonté de maîtrise et de pouvoir accrue par l’ordre rationnel sur la folie. En effet, comme l’expliquait Foucault dans l’histoire de la folie à l’âge classique, si « la folie d’un acte se juge précisément au fait qu’aucune raison ne l’épuise jamais. La vérité de la folie » étant « dans un automatisme sans enchaînement », alors toute tentative de réduction de la part de la raison suppose que cette folie peut être amenée à comparaître face à ses propres critères et donc être fondamentalement guéries en tant que mal trouvant son échappatoire dans un bien, qui est celui de la santé mentale. Rendre responsable psychiatriquement l’auteur d’un acte, c’est exprimer le fait que même s’il y a des pathologies psychologiques déterminables, cependant celles-ci, d’une part ne sont pas suffisamment conséquentes pour le déresponsabiliser et d’autre part pourront être réduites et guéries par la voie judiciaire et carcérale. Ici, est mis en lumière que la question du savoir de la folie, de sa connaissance est au service du pouvoir que l’on exerce sur elle, du pouvoir qui permet de la contrôler et de la régler dans l’espace politique. Mais avec ce rapport proposé à M. Perben, et que celui-ci aimerait concrétiser dans son nouveau volet judiciaire, une nouvelle étape est franchie, étape que Foucault avait parfaitement déjà anticipée, à partir de la question de la construction de la subjectivité occidentale, ce qu’il nomme « subjectivation ». Ainsi, comme il le souligne, in fine, dans L’histoire de la folie, « la vérité de l’homme ne se dit que dans le moment de sa disparition ; elle ne se manifeste que devenue déjà autre qu’elle-même (...) c’est à travers la folie que l’homme, même dans sa raison, pourra devenir vérité concrète et objective à ses propres yeux ». Ici, nous pourrions observer d’un point de vue macro-politique, en quel sens les volontés de domination politique obéissent à cette constante de se définir en vérité en posant comme contrepoint a priori l’aliéné, la figure du mal (« l’axe du mal »). Du point de vue du cas qui nous occupe, de la folie, il en est de même : l’aliéné, n’est plus la figure irréductible de la négativité de la raison, mais il devient le marche-pied pour nous définir en raison, il devient la figure nécessaire pour établir notre propre subjectivité vraie. Et de ce fait, la folie doit être appelée à comparaître face au tribunal de la raison, et donc face au droit positif qui lui est corrélatif. C’est pourquoi, si le rapport insiste tant sur la nécessité de la part de la victime de comprendre, d’avoir un jugement avec un prévenu, de pouvoir faire son deuil, c’est dans le sens de la réduction de la folie à un moment nécessaire dans le procès de subjectivation de la victime, moment nécessaire pour qu’à la fois, elle se comprenne comme sujet-victime, et sujet-vrai face au tort qui a été accompli. Le simulacre du jugement devient alors le moment déterminé du refus de l’irrationnel, de son évincement de la sphère sociale et politique, au sens où il n’aurait plus droit de citer autrement que comme moment objectif à corriger et à guérir, en tant que le fou aurait sa vérité dans une raison qu’il a perdue et que la société doit lui permettre de retrouver. Apparaît précisément là, le renforcement, de ce que Foucault avait pensé sous l’expression de pouvoir biopolitique. Celui-ci n’est pas tant à comprendre dans sa logique répressive, que, d’abord et avant tout, comme un pouvoir qui transforme le rapport de l’homme à lui-même, l’amenant par ses énoncés, peu à peu, à ne correspondre qu’à une définition rationnelle de lui-même, objectivement instituée comme norme à laquelle l’individu doit se plier. Ainsi, par exemple, en reprenant un autre cas actuel, celui de la santé et de la cigarette, ce n’est pas tant la taxation ou le contrôle de la consommation qui sont essentiels, que la norme de vie qui est au fondement de cette volonté de pouvoir : la quantité de vie, son épargne, sa durée. Pour la folie, de même ce n’est pas tant la criminalisation du fou en tant qu’il serait passible d’être jugé dans un tribunal spécial, que d’un coup la détermination de son cas, comme un cas qui peut être résolu par une rationalisation de son aliénation, l’amenant à être conçu comme un être de droit, une personne morale. Ce qu’elle n’était pas jusqu’à présent. Ainsi, ce rapport vient tout à la fois confirmer le renforcement de la société de contrôle par une logique biopolitique et participer à la volonté de se constituer en tant que sujet selon la logique de la représentation. En cette année de commémoration de l’anniversaire de la mort de Foucault, il semblerait alors urgent de réfléchir à l’héritage qu’il nous a laissé au niveau de ses analyses de la généalogie de notre modernité. Dès lors, où en sommes-nous quant à la notion de sujet en occident ? Quels sont les types d’énoncés juridiques, politiques et psychiatriques, qui le définissent et le réglementent ? Quelle est la légitimité des principes constitutifs de ces énoncés ?
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Philippe Boisnard
http://www.x-tr-m-art.com
Philippe Boisnard, écrivain, philosophe, vidéaste, agit dans les milieux parallèles de la littérature (JAVA, DOC(K)S, EvidenZ, Fusées), et écrit des articles aussi bien pour Libération, que la revue d’Esthétique ou le Philosophoire. Depuis 3 ans maintenant s’investit de plus en plus dans les rapports entre littérature et nouveaux médias (organisation de terminale X.périenZ à Arras en collaboration avec Jacques Donguy), et développe des performances internet (WAR(Z) ACTUALITE). Ce qui l’anime c’est de comprendre en quel sens il est possible de développer une démocratie médiatique capable de court-circuiter toute forme d’hégémonie au niveau de la représentation politique et sociale qu’elle soit institutionnelle ou révolutionnaire. C’est en ce sens que peu à peu il en est venu à réfléchir sur les enjeux développés par Christian Prigent dan ses textes théoriques. Outre les activités éditoriales, il accomplit de nombreuses lectures et performances visuelles (Paris, Nantes, Lyon, Bruxelles, Lille, Le Mans, etc...) et des conférences sur la poésie contemporaine (France, Belgique, Brésil).
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