Entretien bondage
Romain Slocombe
Art médical et jolies pépées japonaises


   

 

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Hermaphrodite : "D’abord, pourquoi une telle fascination pour le Japon ?"

Romain Slocombe : "Ça remonte à assez loin... Je ne sais pas exactement ce qui a été le premier déclic, mais je me souviens que mon père avait un collègue japonais, un architecte, qui venait souvent à la maison. C’était un monsieur petit, un peu gros, il avait le visage du japonais typique. Il arrivait avec des cadeaux enveloppés dans un furuchki (c’est le tissu dans lequel on emballe les cadeaux), et il faisait tout le truc à ma mère : courbettes à répétition, déballage méthodique du furuchki, etc. J’ai eu grâce à lui une vision vraiment sympathique du Japon. Je crois qu’il est facile de se sentir attiré par un pays aussi particulier que le Japon. L’Asie, la Chine en particulier m’attirait beaucoup. J’étais rentré en Mai 1968 dans un groupuscule qui s’appelait la Gauche Prolétarienne, on y lisait énormément de propagande chinoise : c’était plein de jolies filles avec des petites nattes et des joues rouges, le genre de femmes asiatiques que j’aime bien, avec cet air en bonne santé. Plus tard, quand j’allais souvent à Londres, vers 1976, aux puces de Portobello, je me suis intéressé aux estampes japonaises. A l’époque, il y avait énormément de gens qui vendaient des estampes, qui étaient peut-être légèrement abîmées, pas assez bonnes pour être de collection (j’en ai quand même achetées deux de Hiroshige), et qui coûtaient dans les 150/200 francs... je me suis fait une petite collection. Et puis, est venu le voyage au Japon, en 1977. Je suis allé retrouver ma petite amie de l’époque. J’y suis resté un peu plus de deux mois, c’est le pluslong séjour que j’ai fait au Japon.

Photographie Romain Slocombe - 11.1 ko
Photographie Romain Slocombe

H. : "Est-ce que tu aurais aimé être japonais ?"

R. S. : "J’aurais l’avantage de parler parfaitement la langue, et donc d’avoir accès à toute la culture japonaise. Mais j’aurais le gros désavantage, en tant qu’artiste, de ne pas du tout émerger du lot. Alors que dans mon cas, en tant qu’artiste étranger, j’émerge en tant que mes modèles ne sont pas européens. Et comme les japonais aiment savoir comment ils sont perçus par l’étranger, voir la manière dont un artiste les voit, surtout si c’est d’une manière inattendue - amis proches, puisqu’au niveau fantasmatique, ce que je fais leur est très compréhensible, le côté bandage et bondage leur est familier à la base."

H. : "Est-ce qu’au Japon tu as un public plus populaire qu’en France ?"

R. S. : "Non, je ne pense pas que ce que je fais atteigne les masses japonaises. Mais les japonais lisent plus de magazines, et les japonais ’branchés’ sont proportionnellement plus nombreux que les français, donc ça touche quand même pas mal de monde. Ils sont plus à l’affût. Et puis, en ce moment les dessins cruels sont dans l’air du temps au Japon, Maruo est un auteur culte."

H. : "Pour en revenir à la période Bazooka, il y a quelque chose qu’on retrouve depuis toujours dans ton travail, c’est le regard... très particulier, une espèce de clairvoyance, un réalisme déchiré. Comment fais-tu pour rendre un effet comme ça ?"

R. S. : "Les regards m’intéressent. J’essaye de faire en sorte que la personne que je dessine soit ’vivante’, que ce ne soit pas seulement des lignes sur du papier blanc, qu’il y ait quelque chose qui s’en dégage. C’est peut-être aussi parce que j’ai tendance à privilégiez des documents qui déjà me touchent à cause de ça."

H. : "Dans L’Empire Erotique, tu parles de ta rencontres avec un modèle, une jeune fille qui a commencé dans le porno et qui rencontre le maître des noeuds Nureki. Tu expliques qu’à la base elle n’a pas de talent pour la mise en scène mais que dès le moment où elle est sur la photo, il y a quelque chose dans le regard justement. Il y a une photo qui illustre ça, très frappante, avec dans le visage une expression pleine de pudeur."

R. S. : "Souvent, pour les photos de bondage ou d’art médical, quand j’ai commencé à faire des photos, et que des filles venaient dans mon atelier, je leur mettais d’abord une minerve, j’étais moi-même très énervé. Le plus simple, c’est de mettre d’abord la minerve autour du cou, c’est plus facile que d’enrouler des pansements. Et dès le début de la séance ça donnait une certaine inquiétude au regard, et c’est vrai que c’est à ce moment là que j’appuie sur le bouton, au moment où il y a quelque chose qui passe dans le regard. Mais de toute façon, je cherche en général des modèles qui ne sont pas professionnelle. Ça m’intéresse beaucoup plus que des gens qui ont trop l’habitude de poser, qui sourirait d’une manière mécanique. Le genre de regard dont tu parlais, je les trouve plus avec des gens vrais qu’avec des modèles."

H. : "Comment en es-tu venu à l’art médical ?"

R. S. : "C’est un fantasme qui vient de mon enfance. Quand j’avais environ six ans, on m’a offert un livre illustré, assez réaliste, où un enfant avait cassé tous ses jouets. Son nounours avait un bras arraché, les fils pendaient, la poupée était cassé. Je me souviens surtout de la dernière image, celle d’un "happy end" où tous les jouets étaient réparés. J’ai jamais retrouvé le livre. Mais je me souviens très clairement de la poupée qui avait le bras en écharpe, elle avait une sorte de bandeau, posé de biais sur le visage, attaché derrière la tête, et qui lui cachait un oeil. C’était le symbole du pansement classique pour enfant. Ça m’a vraiment frappé, peut-être parce que l’illustrateur avait dessiné ça d’une manière très expressive. Il y avait déjà tous les ingrédients de mes fantasmes présents : le côté très féminin parce que c’était une poupée, elle avait une petite robe rose et elle était assez potelée, donc ce côté en bonne santé, et en même temps, il y avait ces trucs blancs qui l’enveloppaient, je trouvais ça vraiment bien. Ça lui donnait quelque chose en plus, et chez moi, ça c’est transformé en une sorte de fascination érotique pour les pansements, surtout sur les corps de femmes. Et ça a justement contribué à développer mon intérêt pour tout ce qui se rapporte à la mythologie de l’accident. Je me souviens aussi d’une B.D. publicitaire de Tintin pour une assurance, dans les années soixante. C’était une famille française qui partait en vacance, dans leur petite voiture. Il y avait le père, sa femme, jeune et sexy, et le fils, qui discutaient d’une collection de papillons. Le père ratait un virage et la voiture s’encastrait dans un arbre. Le père n’avait rien, mais on entendait sa femme et son fils se lamenter, qui avait le bras cassé, qui la jambe. Ce qui me fait rire rétrospectivement, c’est que, dans la dernière bulle, le père disait quelque chose comme : ’ma femme et mon fils blessés, ma voiture cassée, heureusement je suis assuré’. En fait, ce qui m’a intéressé, c’est ce côté ludique de l’accident, un peu comme quand on fait de la luge, il n’y a rien de plus agréable que de simuler un accident, de se retourner dans la neige et de hurler. De même que les filles pansées ou plâtrées que je dessine ont toujours ce côté en bonne santé, de même l’accident qu’elles ont eu est un accident d’enfant, ludique. En fait je ne pense pas tellement à l’aspect horrible de l’accident. Beaucoup de personnes, en voyant mes dessins, mes peintures ou mes photos, croient que ce qui m’intéresse ce sont les horribles cicatrices ou plaies ouvertes qu’il doit y avoir sous les pansements. En fait, je n’y pense pas. Ça m’amuse quelques fois de faire des ecchymoses dans mes peintures, mais c’est plutôt le côté symbolique, le côté exagéré des pansements, le côté ’accident typique’ qui m’intéresse. Je ne le fais pas en photo parce que ça me parait un peu trop facile : faire des photos gores, c’est à la portée de n’importe qui, il suffit d’un peu de maquillage, c’est un peu outrancier. Alors que faire des peintures à la fois très réalistes, méchantes et gores, provoque chez le spectateur un malaise plus fort... On se dit que le mec qui a fait ça est assez fou pour avoir vraiment peint ça, à partir de rien, à partir du papier, du pinceau et de la couleur, il a fait surgir ça, il l’a montré en pleine lumière. Ça sort tout droit de son cerveau."

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Photographie Romain Slocombe

H. : "Ce sont des femmes entravées, elles sont souffrantes, un peu comme dans le S.M., mais finalement ça reste bienveillant puisqu’elles sont en voie de guérir..."

R. S. : "Oui, c’est ça. En fait c’est un mélange de malveillance et de bienveillance. Si j’imaginais qu’elles vont mourir de leurs blessures, ça me déprimerait complètement, ça enlèverait même tout érotisme à l’image. Mais si mes fantasmes étaient plus morbides, je les assumerais, j’essayerais de les assumer, mais c’est vrai que c’est très ambivalent. Il y a tout de même une touche de sadisme, car c’est vrai que c’est quelque chose d’assez excitant de voir que l’objet de ton désir, la femme en l’occurrence, a des ennuis, qu’elle est gênée physiquement ou qu’elle est humiliée parce que les gens viennent la voir à l’hôpital, et qu’elle aimerait pas qu’on vienne l’ennuyer dans un tel moment. Il y a aussi un côté similaire au bondage : les cordes et les divers systèmes de traction en font un sorte de bondage d’un autre genre, les corsets ressemblent à certaines formes de corsets utilisés dans le bondage. Mais profondément, c’est l’inverse. Les filles sont sensées souffrir de moins en moins . Ce qui est paradoxal, aussi, c’est que tout ce qu’on leur impose est fait pour leur guérison, pour leur bien-être. Dans un schéma bondage classique, on aurait le maître qui imposerait telle ou telle chose à son esclave (ce sont des termes que je n’aime pas), et que si l’esclave jouissait de la souffrance qu’on lui impose, ce serait parce qu’elle est masochiste. Pour moi, au contraire, et ça m’a toujours amusé, c’est comme quand le médecin dit à sa patiente, ’faite ceci’ ou ’gardez le bras en l’air pendant un mois’, des choses tout aussi absurdes, et la patiente d’acquiescer et de remercier de bonne grâce, sans aucun masochisme conscient. Dans le travail proprement dit, d’ailleurs, l’acceptation par le modèle des exigences du photographe est de même nature que l’acceptation par le patient des prescription du médecin. Il y a même une sorte de collaboration très bénévole dans ces cas-là. Surtout avec les japonaises, qui ont le sens du travail bien fait. A partir du moment où un japonais ou une japonaise a accepté un certain travail, il va le faire jusqu’au bout, et assumer tout ce qui est en rapport avec ce travail. C’est vrai que je pourrais demander les choses les plus compliquées à un modèle, elle s’exécuterait immédiatement."

H. : "Quels sont tes goûts en art ?"

R. S . : "J’ai une formation assez classique, ma mère est peintre, ce qui fait qu’enfant elle me montrait des livres, des catalogue de musées, donc j’ai été nourri par la Renaissance. Mais plus que la Renaissance, j’aime bien la fin du Moyen-Age, le XV° siècle, les peintres flamands, des peintres comme Dürer, tout ce côté réalisme très poussé, des peintures très vernies, avec une profondeur, des détails sur les poils des fourrures, avec des personnages très fixes, une certaine raideur, une naïveté. A partir de la Renaissance, la naïveté est partie, on entre dans des choses plus maniéristes et plus contorsionnées : on rentre dans le style. Tous ces peintres ont un style très net qui s’éloigne de la réalité, on part dans les anatomies musclées, etc. En fait, soit j’aime le réalisme complet, ou alors des choses complètement abstraites, comme le pop-art. Quand le pop-art est apparu, ça m’a vraiment plu. Je sentais bien, quand j’étais lycéen, cette utilisation des objets courants, découper des photos, les mettre ensemble, travailler sur des produits de consommation. Je trouvais ça très clair comme démarche, très évident. J’aime bien le pop art anglais et américain, un peu moins le pop art français, j’ai toujours trouvé que les français étaient un peu à la traîne en peinture. Un peintre que j’aime bien, quoique que ce qu’il a fait est beaucoup moins intéressant maintenant, c’est Erro, un peintre islandais. Il a fait une série qui s’appelle ’Les tableaux chinois’, où il reprend des affiches chinoises. Mais il a travaillé aussi sur des reprises de dessins de bondage, de B.D. de bondage américain, de Crom.... ou alors des peintures connues, du genre Van Gogh, etc. C’est toujours sur le point de vue du mixage d’éléments disparates ou d’accumulation. A l’époque, quand Prisonnière de l’armée rouge est sortie, on cherchait quelqu’un pour faire la préface, je suis donc allé le voir. Malheureusement, Erro parlait à peine le français, donc il était incapable de faire une préface, mais il m’a envoyé voir Helmut Newton. J’ ai donc rencontré Helmut Newton, qui habitait encore à Paris à l’époque. Il était assez enthousiasmé par mon travail, mais craignait de laisser associer son nom à ce genre de travail, il a refusé de m’écrire une préface.
Un autre peintre, dont j’ai vu des choses tout récemment, qui s’appelle Heartworth Kelly, qui doit être américain. Il fait de la peinture très minimaliste. Mais j’ai vu des collages qu’il a fait sur des cartes postales, qui m’ont beaucoup plu. C’est plutôt la descendance de Matisse ou de gens comme ça, les petits bouts de papier découpés, très propres... J’ai vu un travail de lui vraiment intéressant, il avait une expo à la Tate Galery, c’était un collage sur une carte postale.

H. : "Qu’est-ce que tu déteste vraiment en art ?"

R. S. : "Ce qui est en train de devenir le nouvel académisme, mais qui devrait bientôt perdre de son intérêt, tout ce qui est conceptuel. C’est toujours agaçant de penser qu’il suffit de se présenter avec un projet bien enveloppé au point de vue symbolique, et qui va se résumer à quelques tas de sables reliés par des planches, avec des fils électriques qui clignotent, et puis un petit machin qui bouge, pour prétendre faire de l’art. C’est désespérant de voir qu’à des expos comme la Documenta de Cassel, ou à des grandes foires d’art, le public se presse en masse pour on lui montre une espèce de ridicule machin qui bouge, et, comme les enfants du jardin d’enfant à qui on montre un truc rigolo, les gens restent béats en disant ’Ah, que c’est rigolo... ’, ’Quand on appuie sur le bouton, ça fait bip-bip ! ’. Par rapport à ce qu’est vraiment l’art, c’est tellement éloigné que c’en est consternant. Il y a des chose intéressantes dans le conceptuel, mais dans l’ensemble, je trouve ça assez lamentable. Sinon, la peinture académique française d’après-guerre, comme Bernard Buffet, c’est vraiment quelque chose que je hais. Mais c’est pas difficile de haïr Bernard Buffet."

H. : "La bande dessinée ?"

R. S. : "Plus maintenant, je trouve qu’il n’y a plus rien d’intéressant."

H. : "La production japonaise est pourtant énorme..."

R. S. : "Elle est énorme, mais il y a très peu de dessinateur de B.D. que j’aime bien."

H. : "Geff Darrow ?"

R. S. : "... Non, je connais vaguement... en B.D. japonaise, il y a Maruo, c’est un auteur culte au Japon... On m’a confisqué un livre de lui en arrivant à Londres, à cause de la cruauté sans doute... j’avais un bouquin de Toshio Saeki aussi, ils ont pris ça et quelques unes de mes photos... heureusement ils m’ont tout rendu quand je suis reparti, mais le mec avait du le garder pour le montrer à son supérieur."

H. : "Et en France, tu as déjà eu des problèmes ?"

R. S. : "Le seul truc c’est sur Prisonnière de l’armée rouge qui était interdit à la publicité, à la vente aux mineurs et à l’affichage, mais c’est tout. Et puis l’histoire de Arles1... Pour en revenir à Marlow, bizarrement, ça n’a pas été traduit en français, Albin Michel ont failli le faire dans un numéro spécial Japon, mais ils se sont dégonflés..."

H. : "Il y a pourtant des choses bien pires et moins bonnes..."

R. S. : " C’est justement parce que c’est vraiment bien fait, ça met mal à l’aise quelque part."

H. : "Par rapport à John Willie, Stanton, où est-ce que tu te situe ?"

R. S. : "C’ est vrai que dans tout le groupe, c’est d’abord John Willie qui m’intéresse. Pas seulement au point de vue graphique - des dessinateurs comme Stanton au début m’intéresse graphiquement, ou bien des dessinateurs comme (Jim ou Enegh), qui ont un côté un peu pop art dans leur graphisme, mais utilisé au second degré (c’est pour ça que Erro l’a employé). Mais c’est vrai que dans la peinture de John Willie il y a une sorte de douceur, surtout qu’il faisait beaucoup d’aquarelles, qui sont d’ailleurs très poussées. Ta question me fait penser à quelque chose : dans le couple, qui m’a pas mal fasciné à l’époque où Les Humanoïdes associés avaient sorti les choses de John Willie, donc à l’époque où j’allais commencer Prisonnière de l’armée rouge, dans ce couple S.M. de la blonde et de la brune, elle sont toutes les deux très mignonnes, et la brune a finalement les mêmes caractéristiques que la blonde. Elle est peut-être un peu plus piquante, elle a l’initiative, mais elles sont en fait presque interversibles ou ambivalentes, et elles ont toutes les deux ce côté fragile, ce côté poupée ; il suffirait d’un simple retournement de situation pour que la brune se retrouve attachée aussi, et ça lui irait aussi bien qu’à Gwendoline. Et quand j’ai fait le scénario de Prisonnière de l’armée rouge, de toutes ses B.D. c’était celle de Gwendoline que je connaissais le mieux, et mentalement c’était surtout à elle que je faisait référence en utilisant ce prétexte très naïf pour montrer les filles attachées dans toutes les positions, en recourant à des ficelles du genre, maintenant je vais vous montrer toutes les prisonnière du château, du donjon... Sinon je me sens proche de John Willie dans son travail photo, j’y retrouve le mystère et la fragilité de la femme. Ce sont des photos qui sont tout sauf vulgaires. Il y a aussi ce côté très minimaliste qu’on retrouve souvent dans les univers des grands artistes pervers ou érotomane, ils se réduisent souvent à une chambre fermée - chez Willie on trouve souvent ces accessoires minimaux, un bout de fauteuil, un mur, un plinthe. Et c’est vrai que par exemple, dans mon livre Tristes vacances, je mets souvent les filles en scène devant un mur de carrelage, et il y a effectivement un plinthe avec une prise électrique... Et souvent, en pensant aux intérieurs de John Willie, au lieu que ce soit un carrelage par terre, c’est une moquette..."

H. : "Que penses-tu de l’intérêt qui semble se développer en France pour le Japon ?"

R. S. : "Je crois que de toutes manières, il faut faire le plus de battage médiatique possible autour du Japon, pour essayer d’intéresser les gens à une forme d’érotisme, et une forme de culture qui ont tellement de choses positives par rapport à ce qu’on vit ici à ce niveau là..."

H. : "C’est en train de se réaliser, avec la Maison de la Culture du Japon, c’est cette année l’année du Japon en France, l’année prochaine, l’année de la France au Japon..."

R. S. : "Mais je pense qu’encore une fois cette échange se fait dans un milieu à la con... Au niveau de l’underground, de Popo Color, etc., je suis bien d’accord, mais il n’y a aucune subvention. Alors que le moindre truc débile... Par exemple, une des grandes idées, pour donner une bonne image de la France au Japon, est d’exporter un salon de l’agriculture, il vont transporter des vaches du charolet et autre au Japon. L’autre truc, c’est pour rappeler que la France est le pays des droits de l’homme - ce dont on doute souvent - c’est de construire une réplique de la statue de la Liberté dans la baie de Tokyo. Tout ça coûte beaucoup d’argent. Le troisième truc, c’est quand M. Chirac a été au Japon, au cours d’un dîner à Kyoto, il a dit au maire qu’il allait faire construire une réplique du pont des Arts sur la Seine, au-dessus d’une rivière à Kyoto. Le projet qui a été mis en chantier commence à rencontrer une sérieuse opposition. Le supérieur du principal temple bouddhiste de Kyoto a écrit à Chirac pour protester. Ça va leur bousiller complètement le paysage... Ce genre d’ouverture franco-japonaise me fait plutôt peur. Sinon, c’est vrai que dans l’ensemble l’influence du Japon passe d’une manière positive, il y a de plus en plus de personne qui s’intéresse à cette culture. Il y a toujours eu une sorte de préjugé favorable chez les français pour le Japon. Il y a toujours eu un artiste japonais - dans les années trente c’était Fujita -, il y a toujours eu un excentrique japonais qui marche très fort. Au niveau des intellectuel français, comme Roland Barthes par exemple avec L’empire des signes, il y a toujours eu une sorte d’admiration presque béate devant tout ce qui était calligraphie, philosophie, bouddhisme, etc."

Photographie Romain Slocombe - 18.1 ko
Photographie Romain Slocombe

H. : "Les japonais, qui ont des contraintes professionnelles, économiques pires que les nôtre, semblent pourtant plus libre... par exemple au niveau du rapport entre sexe et argent que les occidentaux.

R. S. : "Oui. Ils travaillent beaucoup, mais aiment beaucoup se détendre. Il y a peut-être une identification plus claire du rôle des actions dans la vie humaine : le travail c’est le travail, et on le prend au sérieux, donc pendant qu’on travail on essaye pas de tirer au flanc. Par contre, qui dit travail dit loisir : et quand on se détend on le fait vraiment, on n’est pas en train de se poser les mêmes questions que pendant qu’on travaillait. Se détendre, c’est-à-dire jouer, se saouler, se déguiser, accepter ses désirs, etc."

H. : "Tout ça malgré la promiscuité ?..."

R. S. : "Je crois qu’il y a justement moins de problème vis à vis du corps, les japonais sont tellement proches, en tant que groupes humains, et que ça leur arrive tellement souvent d’être pris dans des magmas humains, que les frontières entre les individus sont atténuées. Il y a une empathie qui se généralise très facilement, l’alcool aidant par exemple."

H. : "Au sujet de l’acceptation de la sexualité, en France et au Japon, dans L’empire Erotique, tu montre qu’au Japon la sexualité est parfaitement intégrée à l’état, alors qu’en France elle est bridée - tout ce qui est télévision, publicité contribue à donner une image un peu fausse d’une sexualité que l’on voudrait dire assumée, tout cela porte le masque d’une pseudo liberté..."

R. S. : "Je pense que les français ont un sérieux problème vis-à-vis du sexe. Alors qu’on peut penser, dans le monde, que les français sont de vaillant gaillards. Mais par rapport à des pays comme l’Espagne, l’Italie, la Hollande ou même l’Allemagne, et même par rapport à l’Angleterre (parce que, même si la Grande-Bretagne est un pays beaucoup plus répressif, il en est ainsi parce que, justement, les anglais sont de grands érotomanes, de grands pervers qui s’y connaissent beaucoup en matière de sexe), il n’en est rien. Il y a une énorme différence entre ce que les français se croient être et ce qu’ils sont vraiment."

H. : "Comme s’ils voulaient montrer quelque chose, être à la hauteur. C’est de l’anti-sexualité."

R. S. : "C’est associé à une peur. En fait, le gros problème des français, c’est la peur du ridicule. Ils voudraient qu’on les salue pour leurs performances sexuelles, et là ils n’ont pas trop peur d’avoir l’air d’un séducteur ou d’un mec qui trompe sa femme. Mais par contre, ils ont horreur qu’on soupçonne leur sexualité d’être entachée de bizarrerie, de perversité, de tout ce qui serait ridicule ou honteux. Alors qu’au Japon, la honte est sociale, c’est une question d’appartenance à un groupe et d’acceptation. C’est la peur de se différencier du groupe. C’est l’oeil des autres japonais, de la société japonaise qui les retiennent, qui leur est un frein. Au niveau du sexe, dans l’intimité, lorsque plus personne ne les regarde, les japonais sont plus ’libérés’. Ils ont une connaissance, soit réelle, soit instinctive, et une sorte d’acceptation de tout ce côté du sexe qui est en dehors de la normalité. Une acceptation et une connaissance de tout ce qui est du domaine du fantasme. Et comme ça fait partie justement du plaisir, du jeu, ils ne le compare pas à la vie réelle, à la vie du travail. Les français ont toujours l’impression que quelqu’un les regarde et risque de se moquer d’eux, lors que, pourtant ils voudraient réaliser tel fantasme."

H. : "Dans tes ouvrages, on trouve souvent la référence à Ballard... ton travail pourtant ne porte pas directement sur l’alliance entre la machine et la chair ?"

R. S. : "Oui, l’alliance entre la chair et la mécanique est typique de Ballard, mais je n’aime pas quand le métal pénètre la chair - mais ça, c’est dans le domaine des goûts et des fantasmes de chacun. Qu’il y ait du métal et un côté mécanique, quelque part ça m’intéresse, mais ce sera plutôt dans un sens de consolidation , d’appareillage du corps mais extérieurement au corps. Le livre, Crash, est plus violent que le film quelque part, mais le côté vraiment douloureux, le métal qui rentre dans la jambe du personnage par exemple, au début, ce sont des techniques qui n’existaient pas tellement à l’époque où le roman est sortit. Ballard, dans son livre, parle plutôt de patientes dans un lit, qui ont l’air d’être les victimes des fantasmes d’un gymnaste pervers ; il fait plutôt allusion à des appareil de traction classiques. Mais là où je me sens proche de Ballard, c’est dans un travail qu’il a fait sur le bondage. Même s’il n’est pas très net à ce propos : il a fait des collages avec des photos de magazine de bondage, mais dans une démarche très pop art, du moins extérieurement, c’est-à-dire qu’il faisait une sorte de collage littéraire, il prenait une phrase et la mettait en dessous d’une photo tirée d’une revue bondage-caoutchouc, très bizarre - une femme habillée en plongeuse presque. Ça donnait des choses vraiment intéressante. Comme il a pas mal travaillé d’après le bondage, c’est difficile de dire si c’est quelque chose qui l’intéresse pour des raisons érotiques - mais c’est ce que je pense. Par contre, je sais que quand je lui ai demandé d’écrire une préface pour mon bouquin3, il a dit que ce que je faisais n’était pas sa tasse de thé. Mais j’ai l’impression qu’il a voulu se démarquer assez clairement de ce genre de choses pour des raisons précises - je crois qu’il est pas mal harcelé par des fétichistes qui voient peut-être dans son travail autre chose que ce qu’il a voulu y mettre, et c’est vrai que c’est extrêmement fatigant pour un artiste de recevoir des lettres et des coups de téléphone juste parce que ce qu’il fait excite sexuellement l’individu... - Je sais, par exemple, que Helmut Newton avait fait une série de photos avec des femmes dans des corset orthopédiques, et, interviewé la-dessus dans une revue du genre Zoom, il s’était vraiment défilé en disant que c’était pas du tout du sadisme, que d’ailleurs ses modèles étaient fières et fortes et qu’elles ne pleuraient pas. - Mais - je pense que c’était parce que dans son fantasme, c’étaient des femmes fortes et fières. Il aurait pu dire que c’était son truc finalement.

H. : "Ballard n’est pas du tout le fou furieux qu’on imagine ?..."

R. S. : " Mon atelier ressemble à la pièce d’un mec un peu atteint, - mais au quatrième j’ai un appartement normal, il y a ma femme, ma fille... c’est vrai aussi qu’il y a pas mal de personnes qui doivent imaginer que - je suis aussi barge que Joe Coleman ou des gens comme ça..."

H. : " Les ecchymoses... dans ta peinture ?"

R. S. : "C’est vrai qu’il y a beaucoup de travail un peu ’ sadique’ sur les cicatrices et les ecchymoses dans ma peinture. - Je ne le fais pas en photo, ou à peine, parce que ça me paraît un peu trop facile : faire des photos un peu gores, c’est à la portée de n’importe qui, il suffit d’un peu de maquillage, c’est un peu outrancier. Alors que faire des peintures à la fois très réalistes - mais méchantes et gores, le malaise est plus grand : on se dit que le peintre doit être assez fou pour avoir vraiment peint ça, il l’a montré en pleine lumière, c’est ce qu’il y a dans son cerveau..."

H. : "Que penses-tu de la conception de l’érotisme développée par Georges Bataille ?"

R. S. : "J’ai lu très peu de Bataille. Quand j’étais à Vincennes au cours de B.D. de Moebius, un des thèmes de l’année était de travailler selon G. Bataille. Je ne connaissais pas bien. En revanche, - je le cite souvent quand - je parle de Marlow, chez qui il y a souvent des histoires érotiques où le garçon lèche le globe oculaire de la fille, ça fait penser à Bataille. J’ai lu Mme Edwarda, j’ai trouvé ça intéressant. Mais ça n’est pas du tout mon univers. Il y a un côté que - je retrouve un peu chez Molinié, cette présence de la mort dans le sexe, il y a vraiment quelque chose de très dur, de très suicidaire. C’est vraiment une approche de la mort par le sexe, - mais chez moi, au contraire, tout ce qui est mort, morbidité m’est plutôt étranger... Pour moi, le sexe serait plutôt un retour à des impressions très enfantines, à une époque justement où on est très loin de la mort, où on est plutôt dans des sensations très réelle, très palpables, - mais qui sont dans une sorte de fabrication d’univers idéal, innocent."

H. : "Est-ce qu’on peut dire que les pansements sont le signe du passage de la mort, non comme menace, comme point avenir - comme chez Bataille- - mais - comme déjà dépassée, - comme menace apaisée : le mouvement inverse, celui de la guérison ?"

R. S. : "Oui. C’est vrai, les bandages sont une trace. Il y a un sujet que j’aime bien, c’est celui du rescapé. Quand j’étais petit par exemple, j’avais décidé que mon lit était un sous-marin. J’étais prisonnier de ce sous-marin, et je devais en sortir. Où alors, je m’imaginais que j’étais un mineur bloqué au fond dans un puit. C’est comme ces histoires de luges renversées, on n’est pas mort, les secours vont arriver après l’accident. Il y a toujours un côté ’on est sauvé’. Si on a échappé à quelque chose, la chose n’est pas définie en tant que mort, c’est plutôt son contraire qui est défini, c’est-à-dire le fait d’être toujours vivant, de respirer, etc. On est convalescent dans une chambre d’hôpital, on ressent des sensations assez simples. Et s’il reste des traces, que ce soit un corset orthopédique ou une immobilisation pendant un certain temps, ce sont des traces assez valorisantes, c’est-à-dire qu’on a échappé à l’accident de voiture sans penser à ce qui aurait pu arriver, mais plutôt en tant qu’on est une sorte de héros décoré. On a vécu un truc qui est un mythe de notre époque : l’accident de voiture. Chacun, quand il monte dans une voiture, pense un peu à l’accident, on en voit à la télé, on connaît des gens qui en ont eu ; là, on a vécu ce mythe, on est héroïsé, et on en porte les traces un peu comme des médailles.

H. : "- Mais dans la littérature érotique française, il y a des choses extrêmement déviantes..."

R. S. : "Oui, bien sûr. Il y a des choses très violentes et bizarres, - mais c’est toujours resté d ans une sorte de ghetto intellectuel. Il y a aussi des photographes - comme Claude Alexandre, qui fait un travail sur le bondage, sur les replis de la chair, etc. J’ai vu des photo d’elle et des images d’autres personnes que je ne trouve pas très plaisantes, je n’aime pas tellement voir des testicules distendus, un énorme anus en gros plan... c’est comme tout ce travail sur le corps que font les américains. Je suis un peu un puritain comme John Willie, je n’aime pas tellement qu’on voit les organes sexuels... En plus, c’est vrais que ces travaux sont très violents et très agressifs, - mais qui perdent de leur force subversive, parce qu’elles se limitent à des réseaux de quelques galeries, que quelques personnes fortunées achètent ce genre de choses, qu’on en parle dans des revues de photographie de manière très intellectuelle... Le travail de Claude Alexandre est intéressant, - je ne dis pas le contraire, - mais le petit milieu de l’érotisme, du bondage et des perversions en France n’est pas mon truc, je fais quelque chose de différent. Il y a longtemps qu’on crée autour de l’érotisme, avec Klossowski, Balthus, Bataille... mais - je ne m’y retrouve pas. Peut-être que plus tard, si je laisse une empreinte, on me considérera comme un Bellmer français..."

Photographie Romain Slocombe - 18 ko
Photographie Romain Slocombe

H. : "Et Richard Kern ?"

R. S. : "Richard Kern, c’est encore différent. En tant que personne, c’est quelqu’un que j’apprécie. Il y a des choses intéressantes dans ce qu’il a fait, - mais - je ne trouve pas ça très subversif. D’un côté, il le revendique, et il assume pleinement le fait qu’il travaille pour des magazines pornos américains. Ses goûts sexuels sont très larges... j’essayais justement de lui faire dire quel était son fantasme, s’il en avait un, - mais en fait, c’est très large. Il joue beaucoup sur la variété. Il cherche tout le temps des filles, - mais à chaque fois il va faire un truc différent avec elles. J’envie son imagination à ce niveau. Moi, au contraire, c’est vrai que si à l’intérieur du schéma il y a beaucoup de variations possibles, ça reste toujours dans le domaine d’une certaine image obsessionnelle."

H. : "Ce sont souvent chez lui des travaux en couleur. C’est peut-être, pour cette raison, plus proche de la pornographie ?"

R. S. : "Oui. Mais j’ai vu certaines photos (en couleur) qui m’ont paru assez belles, justement grâce à la couleur, parce qu’il y avait des ambiances jaunes, roses... qui sont pas mal. Il a également une bonne technique, parce que travailler en couleur, avec les éclairages, c’est beaucoup plus difficile que pour le noir et blanc. Pour ça, il est très fort. - Mais ça dépend d’une photo à l’autre."

H. : "Chez toi, les technique utilisées sont très diverses : B.D., photo, peinture, vidéo, collages..."

R. S. : "Oui, j’ai un petit éventail à ma disposition. C’est assez marrant, parce que je suppose toujours qu’on voit la même chose à travers chaque technique..."

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H. : "Au niveau de la bibliographie, c’est toujours... oriental..."

R. S. : "Je ferais bien un livre sur New York, pour changer. C’est vrai que la photo c’est un peu comme une drogue : il y a tellement de sujets, de types de photographies. La photographie documentaire m’intéresse beaucoup, je pourrais faire un livre sur le Japon où il n’y aurait aucune fille avec des pansements, ni aucune asiatique... Mais, a priori, ça a une tendance à mieux fonctionner au niveau du résultat quand les ingrédients de mes obsessions sont réunis."

H. : "Pour finir, tu as peut-être envie de nous donner un conseil de lecture sur le Japon, entre autre ?"

R. S. : "Il y a un bouquin très bien sur le Japon, ça s’appelle Les chemins de Sata, d’Allan Bowles. C’est un anglais, il est mort d’un cancer malheureusement. Il a fait ça la première année où j’étais au Japon, en 1977, c’est l’année où il a fait l’expérience qu’il raconte. Il était au Japon depuis quelques années, marié à une japonaise, et il a décidé de faire à pied, depuis le point le plus au Nord, jusqu’au Sud du Japon. Le bouquin raconte toutes les expériences et tous les gens qu’il a rencontré sur le trajet."

Propos recueillis par Béatrice Rafoni, Valérian Lallement et Philippe Krebs

Plus d’informations sur Romain Slocombe :

http://www.horscircuits.com/site.php ?type=P&id=53

http://www.primalinea.com/slocombe/

Plus d’informations sur le livre "Femme" aux éditions Hermaphrodite

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