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Le dimanche 25 février 2007
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Revue : entretien avec Jacques Vallet Le Fou parle, histoire d’une parole en liberté par Philippe Krebs,
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Retour sur un homme que nous considérons comme l’un des pères des éditions Hermaphrodite et qui fut notre premier interviewé. JACQUES VALLET, un homme né par hasard dans la Meuse à Stenay, "une des rares villes au monde dont l’emblème est un diable, dont le nom romain était Saintenay, la ville de Satan." Le Fou Parle, une revue, un monde disparu, enterré. Le couvercle des spectacles s’est refermé sur un cercueil fait de bois vivant, rempli de fleurs odorantes, vénéneuses ou bénéfiques. Hermaphrodite a aimé ce monde et souhaite le recréer par la magie du papier. Quelques pages et la parole d’un homme simple et bon. "Ma démarche, c’est de vivre comme j’ai pu. Au bout d’un parcours de x années, je n’ai aucune certitude. Je pense que la vie est un piège pas marrant dans la mesure où le but de la vie, c’est de faire mourir. Les lois mêmes de la vie, c’est de donner la faim et la souffrance comme éléments pour continuer. Si un homme avait inventé ce système, il aurait déjà été un méchant con. Donc je pense que pour inventer une bricole comme ça, il ne faut vraiment pas être doué. Alors s’il y a un Dieu à la tête de ça, il faut qu’il ait merdé de façon absolue." Jacques Vallet, très jeune, est parti sur les routes, quittant l’Est de la France pour faire du théâtre en Avignon. Il fait ensuite le voyage Paris-Jérusalem, toujours en STOP, en marge des beatniks : "J’étais parti sans argent et je travaillais où je pouvais. Je suis passé par la Grèce, la Turquie, le Liban où je suis resté pas mal de temps, la Jordanie - c’était avant la guerre des 6 jours. Je suis un des derniers à l’avoir fait par la route, mais sans le vouloir, en découvrant chaque pays au fur et à mesure. C’était mon passage, finalement, de l’adolescence à l’âge adulte". Il fait du journalisme dans des revues ou des journaux, écrivant sur les ponts et sur les routes. Tout le temps, il assume une vie de travail. Son itinéraire le mène en Algérie, puis à Paris où il s’occupe pendant 18 ans d’une revue d’industrie pour gagner sa vie, mais le soir il est possible de le retrouver sur des scènes théâtrales à tenir une hallebarde... "Mon milieu, ça a toujours été l’art, c’est-à-dire que mes amis ont toujours été des peintres, pas tellement des écrivains, parce que d’abord on discutait moins et on picolait plus (rires) et je trouve que c’est beaucoup plus sympathique". Sur les routes et à Paris, Jacques Vallet n’a cessé de faire des rencontres sans jamais arrêter d’écrire tous les jours, à la main. Derrière cette main se cache un œil vif et accueillant qui croise les visages de Roland Topor, de Philippe Ferrand, de Georges Perec... Le Fou parle va devenir la somme de toutes ces rencontres et de toute une époque qui avait besoin de s’exprimer dans un lieu de liberté. Le Fou parle s’étendra sur 30 numéros, rassemblant plus de 600 collaborateurs, de 1977 à 1984. Hermaphrodite : "Pourquoi la fin du Fou parle ?" Jacques Vallet : "Manque de financement. Ça faisait huit ans que nous jonglions avec les difficultés financières. À un moment, une aide pouvait nous être accordée, mais Jack Lang l’a torpillée." H. : "De quelle manière ?" J. V. : "En enterrant notre dossier. Parce que Jack était un surfeur, un faiseur. Il devait détester ce que nous faisions. Trop dérangeant. Et pourtant, Le Fou parle ne s’en prenait pas spécialement à Mitterand. D’ailleurs, aucun des artistes graphiques que nous avons publiés (il y en a eu au moins trois cents) n’a jamais été aidé par Jack Lang. Je sais qu’il y eut un repas chez Jack Lang pour sauver le Fou Parle où étaient présents Topor, Breyten Breytenbach ainsi que deux autres artistes. Tout le repas s’est déroulé sous le signe du Fou Parle, pour le sauver. Jack Lang a demandé à sa femme de s’en occuper. J’ai eu le lendemain un coup de fil pour déposer un nouveau dossier alors qu’il avait déjà tous les éléments. J’ai été moi-même le porter à son secrétariat. Je n’ai jamais eu de nouvelles. Bref, Le Fou Parle a été enterré financièrement. Il a toujours fait un peu peur. Pour moi, Jack Lang est celui qui a fait le plus de mal à la gauche durant les années Mitterand, parce que c’est la gauche "paillettes" (ou "caviar", si vous voulez). Il considère l’art comme une sorte d’amusement, il a promotionné des choses inintéressantes, ou inoffensives, qui ne remettaient rien en cause, et parce qu’il a pris quelques artistes un peu voyants et qui ont monopolisé tout le fric. Il n’a fait aucune politique d’éveil réel de l’art. Pour moi, c’est la personne la plus négative au niveau artistique. Peu de personnes le disent, mais j’ai toujours tenu ce discours. Chaque fois qu’on m’a invité à une radio, même sous son pouvoir, j’ai dit que je trouvais cet individu honteux sur le plan culturel et que ce serait bien de le dire. Il y a une légende Jack Lang, dont les médias sont responsables et dont il ne faut pas être dupe." H. : "Pourtant il a une image plutôt positive, c’est lui qui a créé la fête de la musique..." J.V. : "Oui, mais faire des fêtes : le musée du graffiti, la fête de la musique, pendant ce temps là, tous les artistes crevaient... Ça veut dire quoi ? C’était de l’auto-promotion. La poudre aux yeux, ça existe. Moi, je sais très bien ce que l’art implique de douleur, de souffrance et de solitude." H. : "Comment a commencé l’aventure du Fou parle ?" J.V. : "Un peu par hasard. J’ai été un peu noctambule. J’ai traîné la nuit à Paris. J’ai rencontré beaucoup de peintres. J’aime bien leur compagnie et quand je suis arrivé à Paris, je faisais de la poésie. J’ai été déçu par le milieu de la poésie à une époque - après la guerre - où elle était trop abstraite, trop nombriliste et pas assez ouverte sur ce qui se passait autour d’elle, voire un peu nostalgique. C’était une période pas très dynamique au niveau poésie, très protégée. Je pense qu’il y avait une fatigue profonde après l’existence de mouvements très forts, le surréalisme et tout ça. J’avais en moi une révolte assez forte pour ne pas accepter ce côté un peu endormi, cercle fermé où chacun se chatouillait et parlait de sa poésie, de sa poésie et uniquement de sa poésie. Moi, je n’en avais rien à foutre. Je suis tombé sur une revue de poésie, que faisait Philippe Ferrand, un poète très doué qui est devenu mon ami. Cette revue, ce n’est pas moi qui la contrôlais, je n’avais pas d’argent, et les gens qui étaient à la tête ne cherchaient qu’une intégration dans le milieu artistique et culturel, c’est-à-dire comme beaucoup de jeunes qui ne font des revues ou des journaux que pour s’intégrer eux-mêmes, comme l’ont fait en 68 les July et les autres. La révolte et la contestation, pour la plupart des êtres, c’est le début d’un cheminement qui conduit à davantage d’intégration. Et cette mentalité a fait que tous ceux qui dirigeaient cette revue sont devenus des pontes importants dans le domaine de l’art, de la critique et de tout ce que vous voudrez. Moi, je me sentais frustré. J’avais autour de moi des peintres de talent comme Daniel Stozky, dont personne ne parlait, comme Tochkowitch, un Monténégrin très sauvage, qui a été à la base de la renaissance du néo-expressionnisme et de l’art fantastique yougoslave. Il était provocateur et disait que ses compatriotes les plus connus sortaient tous "des sources et nombril de Tochkowitch", les Dado, Liouba, Velikovic... C’est vrai qu’il était un peu farouche, et moi je suis devenu son ami, je l’ai défendu. Dans le premier numéro du Fou parle, le premier article que j’ai écrit sur les peintres, c’était d’ailleurs sur lui. Il y avait plein de gens comme ça qui étaient très isolés. Des peintres, des sculpteurs comme Daniel Vassart, Prosi, Périsse, Arslan, Bazas, Brusse, etc. Le Fou parle, c’était une génération de gens nés avant-guerre et qui étaient plutôt individualistes. Ils menaient des révoltes individuelles et solitaires. Ils étaient très méfiants à l’égard des regroupements. De tous les embrigadements où les autres se sont plantés d’une façon très nette. Et Panique, c’est parallèle. Je me suis trouvé de plein pied avec les gens de Panique, parce qu’on avait la même façon de ne pas être dupes et de ne pas vouloir être intégrés par ce système." H. : "En fait, il s’agit de non-mouvements dont la vertu est d’être irrécupérables ?" J.V. : "Oui, mais on l’a payé énormément cher parce qu’on a existé nulle part. On n’a jamais eu aucun pouvoir. Donc tous ces gens de talent que j’avais autour de moi, que j’aimais - Vassart par exemple qui est un très grand peintre - n’ont jamais été reconnus. Le problème n’était pas la qualité à cette époque. La pub et l’américanisme imbécile, c’est-à-dire la réussite et la production, commençaient d’envahir tout le système culturel. Nous, et nous le savions dès le départ, nous n’avons jamais voulu mettre même le petit doigt dans cette aventure médiatique qui ne nous intéressait pas. J’ai eu la chance que tous ces gens (600) n’avaient jamais été réunis et ne s’étaient jamais exprimés (très peu) ; beaucoup depuis sont morts complètement inconnus ou se sont suicidés. H "En fait c’est une véritable aventure humaine, une sorte de magma humain..." J.V. : "C’est une vie, et puis j’ai eu la chance de rencontrer des gens exceptionnels. [Vallet va chercher quelque chose, revient avec un ouvrage du sociologue libertaire Albert Meister]. Voilà un sociologue qui avait vécu partout où il y a eu des expériences d’autogestion, qui a fait des livres très sérieux, et qui avait compris que le système actuel était verrouillé de telle sorte qu’on était cerné, qu’il n’y avait aucun échappatoire, et que pour se défendre, pour contester, il ne fallait pas le prendre de front, mais trouver des failles dans lesquelles on développerait la liberté. Là, pourrait naître une nouvelle culture. Il a écrit, sous le nom de Gustave Affeulpin, une très belle utopie dont nous avons été les seuls à parler (La soi-disant utopie du centre Beaubourg, Editions Entente).
H. : "A propos du titre... le statut du fou dans la société, qui est un statut bizarre, qui suscite des attitudes contradictoires, c’est l’annonciateur, il a un côté sacré, divin ; sous une autre perspective, c’est le bâtard, le marginal, la personne que l’on va enfermer, voire éliminer." J. V. : "Oui, c’est un peu aussi le fou des pièces de Shakespeare qui dit ce que les autres n’osent pas dire. C’est le fou qui a une parole très porteuse de vérité, tellement brutale..." H. : "C’est Antonin Artaud l’extralucide ?" J. V. : "Oui. On s’aperçoit que la réalité elle-même est une réalité monstrueuse, angoissante et folle parce que le but de la vie, c’est la mort. Donc cela fait chier tout le monde... (rire). Le monde a bâti un univers, une structure, un décor de carton-pâte pour se protéger contre cette angoisse avec des valeurs, qui sont les valeurs sociales et tout ça. Et moi, j’ai toujours pensé que j’assistais souvent à une pièce de théâtre et que sur la scène, il y a des gens qui viennent avec leur rôle de structure ou leur rôle politique, religieux ou administratif, enfin qui essayent de raconter une histoire qui n’a rien à voir avec la réalité des gens qui assistent là, et qui viennent pour être confortés, d’abord la chaleur d’être ensemble, l’un près de l’autre. Or, il y a des gens qui se lèvent dans la salle et qui vont voir derrière le décor ce qui se passe. Et ce sont des chieurs, des chiants, des gens qu’il faut éliminer. Souvent des artistes. Ils vont voir dans les coulisses ce qui se passe et comment ces gens sur scène, qui ont des discours, qui veulent de force faire vivre une réalité officielle, morale, policière ou ce qu’on voudra... et surtout à base d’argent... comment ces gens là se comportent dans les coulisses. Ces gens ne croient pas un mot de ce qu’ils racontent. Simplement ils jouent une pièce. H. : "Nous, nous disons que nous devrions y arriver quand même, peut-être, un jour..." J. V. :"Peut-être, oui... mais de toute façon, c’est comme ça depuis toujours. Tous les poètes... Regardez le dix-neuvième siècle, c’est un martyrologe. Tous les peintres. On n’a pas inventé cette histoire. De plus, moi je n’ai jamais voulu jouer ce jeu de la marginalisation pour être victime. Je ne veux pas être victime de ce système que je n’ai pas inventé. Seulement, je ne joue pas le jeu, je ne veux pas avoir de complaisance avec ça." H. : "Le rôle du poète maudit ne doit plus exister ?" J. V. : "C’était une époque. Les artistes du dix-neuvième n’ont pas voulu pactiser du tout avec un ordre commercial qui se mettait en route, ils ont voulu le prendre de front, et ils ont été brisés. Un des grands écrivains du dix-neuvième siècle dont on ne parle jamais, dont je n’ai pas parlé non plus parce que je n’en ai pas eu le temps, mais j’aurais bien aimé, c’est Villiers de l’Isle-Adam. C’est un écrivain d’une perfection absolue. Il appartenait à l’aristocratie qui était morte avec la révolution. Il a vécu dans une misère totale. Il en est arrivé à sucer son porte-plume pour écrire ses contes. Il s’était réfugié du côté de Saint-Maur et venait à Paris à pied pour placer ses contes dans les journaux. C’est quelqu’un qui a beaucoup souffert de son absolu, il a écrit des textes d’une grande beauté... on ne l’a pas trop éclairé, ni à l’école, ni après. De plus, il est un des rares écrivains du dix-neuvième siècle qui ait pris parti pour la Commune. Il y a cinq écrivains qui ont pris parti pour la Commune, tous les autres ont été contre. Comme moi, je suis aussi un enfant de la Commune au fond de moi, j’ai une très grande tendresse pour Villiers de l’Isle-Adam qui, venant d’un milieu opposé, a quand même été l’un des seuls à prendre parti pour la défendre. Les autres sont Rimbaud, Vallès, Hugo, un peu à la fin, à cause de la répression, et le cinquième, je ne saurais même plus de qui il s’agit car je n’ai plus la mémoire. H. : "Cela reste une belle aventure quand même, ça reste là, ça laisse une trace." J. V. : "Mais cela dit aussi que d’autres vont prendre le relais (rire), je vous tends la perche." H. : "C’est clair." J. V. : "Cela veut dire que nous, on n’a pas chié une pendule, mais aux autres de se démerder." H. : "Mais vous avez déjà chié un mécanisme (rire)." J. V. : "Je suis fier aussi d’avoir rencontré Georges Perec qui était quelqu’un de lumineux. Quelqu’un qui avait une lumière en lui et une grande générosité. C’est rare de rencontrer des êtres qui ont une telle générosité. Il venait d’une vie menacée puisqu’il était enfant juif, réfugié en Savoie. Il y a toute cette inquiétude dont il ne parle pas au premier degré mais que l’on trouve dans ses livres. H. : "La première chose que nous avons abordé, c’était le titre de votre revue, nous pensons l’avoir traité." J.V. : "Oui, en gros, c’est-à-dire que c’est une parole. Maintenant que je n’ai plus de revue, j’écris des romans noirs ou des romans policiers, parce que c’est aussi une parole qui peut communiquer à des gens." H. : "Et puis, c’est du roman populaire." J. V. : "Oui. Il y a un public, il y a un discours. Le Poulpe, quoi qu’il en soit, comme aventure, c’est intéressant. H. : "Donc il y a une certaine forme de pérennité..." J. V. : "Voilà, exactement, c’est ce que je voulais dire, qu’il y a des enfants du Fou maintenant. H. : "Nous nous posions justement la question de l’implication politique que cela pouvait avoir." J.V. : "C’était une époque où le libéralisme, c’était sous Giscard, a joué le jeu de tuer les choses en les asphyxiant. En n’en parlant pas, en ne les aidant pas, en les laissant mourir de leur belle mort. Pas en les attaquant. Si on avait eu des procès, sans doute que j’aurais tenu beaucoup plus longtemps (rire). H. : "Que sont devenus ces gens là ?" J. V. : "Ceux que je vous ai cité sont très connus. D’autres (il y a 300 peintres et dessinateurs) ont disparu car, si on ne vous laisse pas la liberté de créer, c’est très difficile. La plupart des gens que vous avez au mur (un peu moins d’une centaine de tableaux envahissent l’appartement de Jacques Vallet) ont disparu. C’étaient des gens intransigeants sans pour autant être des Kamikazes." H. : "C’était une revue d’écorchés vifs ?" J. V. : "Cela ne se voulait pas comme ça, c’était très beau, très calme, cela se voulait le contraire de l’excitation et du cri, du paroxysme. Justement, ce côté graphique très publicitaire, c’est un recul, une maîtrise. La violence n’est pas uniquement dans le cri, le gribouillis. Par exemple, j’aime bien ce numéro sur l’athéisme avec une photo de tombe athée, dans le cimetière du pays où est né Restif de la Bretonne... c’est vraiment très curieux. C’est moi qui ai écrit ce texte signé Julien Clarac, "Le ver blanc". Il s’agit du pape Jean-Paul II qui venait d’être élu. Je suis tombé sur l’article d’un traité qui, à propos du ver blanc, disait "La tête est grande, aplatie, d’un jaune luisant, avec deux mandibules en forme de tenailles dentelées, les trois derniers anneaux ont une teinte gris-noirâtre due à la présence des excréments qu’on voit à travers la peau" (rire). Ainsi je me suis dit que le ver blanc qui se nomme parfois "man" ou "turc" pourrait fort bien s’appeler pape. Comme lui, Jean-Paul II est une menace de mort qui s’insinue et représente "l’un des fléaux les plus redoutables de nos cultures". H. : "Une véritable revue d’humeur où il y a rebondissement sur chaque fait de société ?" J. V. : "Il faut préciser que le Fou Parle, ce n’est pas que moi, c’est tous ces gens, tous ces talents, c’est 600 personnes... Chaque personne prise individuellement, par sa présence, ce qu’il amenait, faisait la revue. H. : "C’est ça qui est dur aussi quelque part." J. V. : "C’est-à-dire que j’étais l’endroit où ils se réunissaient." H. : "Le point de rencontre..." J. V. : "Voilà, c’est tout, sans plus." H. : "Comment définiriez-vous à présent le Fou Parle ?" J. V. : "C’est une revue en liberté, une parole libre. Un jour, je suis tombé sur une bande-annonce pour Buffon,"un homme libre et méconnu", et bien le Fou Parle, c’est "une revue libre et méconnue" (rire)." H. : "Quelles sont actuellement vos occupations ?" J. V. : "Je viens d’écrire un livre, un roman noir, Pas touche à Desdouche (Editions Zulma), où j’ai essayé de faire revivre la sauvagerie de cet endroit où l’on a emmené mourir au vingtième siècle des générations... Entre Sedan et Verdun, ce sont quand même des lieux qui parlent. A la dernière guerre, je suis né à dix kilomètres de Montmedy. C’est là que s’arrêtait la ligne Maginot, c’est par là que les Allemands sont passés. C’est un lieu d’invasion de tous les siècles et c’est encore par là que les Allemands sont repartis lors de la bataille des Ardennes. Je me suis aperçu que déjà à l’époque romaine, c’étaient des lieux marqués par Saturne, par l’occupation romaine. H. : "Quelques conseils ou pistes de lecture ?" J. V. : "En ce moment, et je trouve cela très intéressant, ils ressortent les Traven, celui qui a écrit Le trésor de la Sierra Madre. C’est un Allemand qui a pris un pseudonyme, on ne sait pas trop qui il est, il a été au Mexique et c’est le premier qui a pris la défense des indiens du Chiapas. Il y a un film très connu de Huston avec Bogart qui s’appelle Le trésor de la Sierra Madre. Il a écrit beaucoup de livres sur la condition des indiens du Mexique. C’est quelqu’un qui n’a jamais voulu que la société puisse avoir de prise sur lui. Toute sa vie reste mystérieuse. Il serait né en Suisse, a fait du théâtre, a du faire une revue anarchiste à l’époque, sous la montée de l’hitlérisme et puis après il a disparu, il a été marin et a écrit un livre sur la mer. Là, ils ressortent ses livres. A l’étranger, il est plus connu qu’en France, il est très intéressant à découvrir, notamment cette façon d’être qui consiste à faire en sorte que la société ne puisse pas vous mettre la main dessus. Sous son pseudo, certains ont cru et dit que c’était Jack London (disparu en mer) qui était peut-être réapparu, ou un autre américain, Ambrose Bierce, qui a écrit aussi des contes très noirs, surtout sur la guerre d’indépendance américaine, la guerre de sécession... ce sont des récits terribles. Il est parti au Mexique, a disparu aussi, on n’a jamais plus eu de traces de lui. B. Traven est quelqu’un à découvrir. Ce que je conseillerais également, c’est Ma vie secrète. C’est un homme de l’aristocratie anglaise de la fin du dix-huitième siècle, qui avait de l’argent et qui a écrit les rapports qu’il avait entretenus avec les femmes tout au long de sa vie. C’est à dire chaque fois que sa bite a rencontré un con. Avec force détails. Il possédait une mémoire de chaque personne qu’il avait rencontré, une mémoire descriptive qui lui a peut-être permis de prendre des notes. Cela commence alors qu’il est enfant, il a publié ses mémoires en six exemplaires, imprimés en Hollande, et qui étaient introuvables. Les Américains les ont republié et c’est la première fois que c’est traduit en français (éditions Stock). Son écriture est technique mais emplie d’émotion, malgré toutes les brutalités de l’époque. Il a voyagé dans le monde entier, et c’est époustouflant de mémoire... Il raconte et décrit la femme, et il dit par exemple : "La pine et le con iront ensemble, quoique l’on fasse pour les en empêcher". Il saute sur tout ce qui bouge, c’est son obsession et il dit encore : "Je me ruais sur le con dès que j’en apercevais un". Il élabore un catalogue de tout ce qu’un homme et une femme peuvent faire avec leur organe génital. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est que derrière, il y a la peinture de toute une société, celle de la fin du dix-neuvième siècle, l’Angleterre puritaine où ces choses là étaient très cachées. Il y a les prostituées qu’il paie, également de grandes dames. Il y a des choses négatives mais moi, je trouve cela très intéressant. Il a écrit non pour être publié ou lu mais pour son propre plaisir. Ainsi il dit (pour lui) : "Écrire, c’est revivre l’immense ravissement de la baise, la copulation est la plus haute des satisfactions, à la fois pour le corps et pour l’esprit, et plus précieuse que tous les autres plaisirs humains réunis. Une femme dormant ou s’éveillant est un paradis pour un homme s’il est heureux avec elle, et il ne peut dépenser son argent à quoi que ce soit de meilleur et d’aussi bon".
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