Lefred-Thouron
"Je peux vous poser une question ... ?"


   

 

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J’ai eu la chance aussi de savoir ce que je voulais faire : mon but était de devenir dessinateur à Hara-kiri ! J’avais ça dans le crâne.(...)

Hermaphrodite : " Pour rentrer dans le vif du sujet, sans parler d’Ecole de Nancy, Nancy semble être une terre d’accueil pour une multitude de dessinateurs... "

Lefred-Thouron. : " C’est des conneries sans signification. Dans les années 80, il y avait trois groupes de rock, et on disait, Nancy, c’est une école du rock... Le hasard et les circonstances avaient décidé ça. Pour les dessinateurs, c’est pareil. Par rapport à l’Ecole de Nancy, la vraie, ça n’a pas de sens, parce que c’était multidisciplinaire et que beaucoup de gens étaient impliqués là-dedans, y compris des industriels, des mécènes, des commerçants. Et qui dit Ecole, dit élément communautaire, lieu fondateur. Effectivement, il se trouve que pas mal de gens de ma promotion sont passés par les Beaux-Arts de Nancy..., mais on peut pas dire que ce soit grâce à la brochette de blaireaux qui dirigeaient l’Ecole qu’il s’est passé quoi que soit . Ils ont même réussi en trois années successives à lourder Boilet, Malingrey puis moi-même. "

H. : " Ceux qui en sortent sont des élément libres. "

L.-F. : " C’est comme ça ! C’est le hasard ! En plus, on ne se connaît pas vraiment. "

H. : " Tout le monde travaille de manière isolée. "

L.-F. " C’est le boulot qui veut ça ; en plus, on vient tous d’horizons différents. "

H. : " Tu es originaire de la région ? "

L.-F. : " Je suis né ici ; ensuite, mon parcours est quelconque. J’ai fait quatre années de Beaux arts, mais je n’ai aucune rancoeur ; ce serait prétentieux de dire que je n’ai rien appris, encore plus prétentieux de dire que je n’avais rien à y apprendre... "

H. : " Peut-être une forme de liberté ? "

L.-F. : " Oui, voilà. Techniquement, j’ai pris quelques informations. Sans entrer dans la polémique, les profs d’atelier n’étaient pas spécialement des professionnels de la pédagogie, enclins à transmettre le savoir, mais c’était plus une histoire de personnes. J’ai glané ça et là quelques trucs techniques, sur comment marchent la photo et l’imprimerie. "

H. : " Lorsque tu as intégré les Beaux-Arts, tu avais des attentes personnelles, une culture du dessin ? "

L.-F. : " Bien sûr, mais à l’époque où j’y suis rentré, en 1979, il y avait deux cycles. Le premier était un tronc commun avec une approche classique du dessin, de l’histoire de l’art, un peu de conceptuel avec des trucs prise de tronche. Pas du tout ouvert à la bande dessinée qui y était considérée comme un genre pour naze, pour crétins. Tant bien que mal, j’ai tenu les deux premières années, pour atteindre le deuxième cycle plus intéressant pour moi qui voulais suivre l’option communication. Nouvelle claque, parce que les gros cons qui s’occupaient de ça, et qui pour certains s’en occupent toujours, ne juraient que par la ligne claire, Hergé, Ted Benoît, E.P. Jacobs. Il y avait une bande de joyeux sérigraphes qui passaient leurs journées à tirer des planches de Tintin en 55 couleurs ; ils monopolisaient les ateliers, et si tu ne produisais pas un travail léché, dans cette norme, si tu n’avais pas le look, le parlé et l’attitude, ça ne gazait pas. Je faisais déjà des fanzines, et je me suis aperçu que mon état d’esprit, alors que ma culture du dessin, c’était Spirou, puis Pilote et très vite Hara-Kiri, n’était pas accepté.

H. : " Avais-tu rencontré Choron qui était lui-aussi du coin, étant meusien ? "

L.-F. : " Non jamais, tu parles, à l’époque Hara-Kiri, c’était le bloc de granit, impénétrable, l’icône intouchable. Et lorsque j’ai eu l’âge d’entrer dans la vie semi active et d’étudier, c’était plus l’underground qui dominait le monde du fanzine. On imprimait sur du papier torche-cul, il y avait très peu de photocopies à l’époque, il fallait se démerder pour trouver un imprimeur, truander, vendre les journaux à la criée, dans les concerts ou les queues de cinéma, se débrouiller avec le dépôt légal, tout le folklore que tu dois connaître. Fort de cette petite expérience, tu arrives pavé de bonnes intentions qui ne sont pas récompensées. Mon père était à Paris en mai 68, et j’ai à la maison toute une collection de journaux et d’affiches imprimées aux Beaux Arts de Paris. Je me disais, les Beaux Arts ça va être ça, je vais apprendre, échanger avec des jeunes gens de mon âge. Tu espères que ça va être une belle foire, et tu te retrouves face à des puants qui t’imposent Edgar Pierre Jacobs ! Avec tout le bien que j’en pensais, j’avais tous les albums à la maison, mais merde ! j’attendais autre chose ! "

H. : " Surtout que par ton trait, tu es un peu aux antipodes de tout ça. Ton trait est plutôt décharné, limité à sa plus simple expression, avec une grande part liée au sens. Malgré tout, ça fonctionne bien, tes caricatures fonctionnent bien. "

L.-F. : " C’est pas l’avis de tout le monde ! Par exemple, au Canard, y compris chez les dessinateurs, tous ne supportent pas qu’on puisse s’exprimer avec si peu de moyens, pour eux, c’est pas ressemblant, trop pauvre. "

H. : " C’est un peu comme si tu avais inventé un alphabet personnel. "

L.-F. : " Je me souviens que très tôt, j’étais encore au lycée, Baru, qu’un pote m’avait présenté, m’a dit un truc super. Pour lui la référence absolue était Reiser, dont il disait qu’il avait réinventé le hiéroglyphe. Vraiment, il avait raison ; j’ai mis un certain temps à l’intégrer et à le mettre en application, parce qu’au lycée et aux Beaux Arts, je ne dessinais pas comme ça, j’étais pas fini, j’avais trop le nez dans le guidon. "

H. : " Justement, je voulais savoir comment ton trait avait évolué. "

L.-F. : " Pour faire le parallèle avec une autre personne que je ne vénère pas, mais que je respecte énormément, Wolinski, finalement, je me suis esquinté pendant mes premières années de fanzinat, puis mes années de Beaux Arts, à avoir un trait un peu léché, parce que j’étais emprunté et que je n’osais pas. C’est peut-être en ça que, malgré tout, je me dis que les Beaux Arts m’ont servi. J’ai eu la chance aussi de savoir ce que je voulais faire : mon but était de devenir dessinateur à Hara-kiri ! J’avais ça dans le crâne. Cela dit quand je proclamais ça effrontément en Terminale, j’avais quand même conscience que tout ne gazait pas, ni dans ce que je racontais qui n’était pas au point, ni dans mon dessin. Il se trouve que par la suite, le déclic s’est produit. Je me suis mis à dessiner de la main droite (Lefred-Thouron est gaucher) pour oublier toute la culture que je trimballais, de Franquin à Gotlib, qui me faisait avoir des tics et des habitudes, un style ampoulé bien au dessus de mes moyens. Le défaut majeur de tout abruti qui débute. Mon voisin qui enseigne aux Beaux Arts, me dit aussi qu’énormément d’étudiants singent leurs modèles ou au mieux se créent un style artificiel. Et que tu ne possèdes vraiment un style que lorsque comme ça, de tête, tu peux dessiner une bagnole, une table, un chandelier, un savon, que tu t’es en quelque sorte appropriés pour les représenter de façon personnelle et cohérente ; c’est-à-dire que tu as intégré à ta manière l’espace, les perspectives, les silhouettes, le mouvement. Là, c’est gagné. C’est facile de théoriser presque vingt ans après parce qu’à l’époque j’étais moins fier, la gueule dessus. Pour finir le parallèle avec Wolinski, sa légende raconte qu’il était un pénible du pinceau, et qu’un jour Cavanna a fouillé dans ses cartons et lui a dit, pourquoi tu te fais chier avec tes dessins surchargés de hachures à la con... il venait de trouver des dessins avec trois petites bonnes femmes campées en quelques traits. Pour moi, c’est un peu pareil. J’avais plein de carnets de notes, de croquis à la va-vite. Un jour, j’en regarde un : je ne referai pas ce dessin au propre, il est bien ! Et c’est parti de là. Utiliser ce qui était des notes, des hiéroglyphes, des pense-bêtes. Après il faut être vigilant pour n’être pas rattrapé par des habitudes, des façons de faire. Des petites manières. C’est très net lorsque tu vois le dessin publié. Parfois, en reprenant des archives pour des recueils, je m’aperçois que pendant telle période je faisais les bulles comme ci, les pifs comme ça, etc., alors je casse. Ça va faire marrer, mais, j’ai quand même le sentiment actuellement de produire un dessin plus académique qu’avant, plus léché, moins premier jet. "

H. : " Ton premier dessin placé ? "

L.-F. : " Je voudrais juste insister sur un fait. J’aime la chose imprimée, tu y vois immédiatement ce qui se passe, dessin ou texte. Tu relis quinze fois un texte, et c’est une fois imprimé que tu repères la répétition. En 1981, après diverses publications dans les fanzines, j’ai publié à compte d’auteur un premier recueil avec un ensemble de dessins très disparates, leur seul lien étant qu’ils étaient des dessins d’humour. J’avais choisi cette voie et non la bande dessinée pour raconter, restait à en trouver graphiquement la forme et ce petit bouquin m’y a aidé. C’était un investissement lourd pour l’époque, mais qui fut déterminant"

H. : " Tu es quelqu’un d’énervé et de révolté dans ta manière de traiter le dessin. "

L.-F. : " Oui, disons agacé. Des potes me disent souvent, oh toi, toi ceci, toi cela. Moi ça m’agace qu’ils ne s’agacent pas. Cela dit je ne suis pas militant. On ne peut pas dire que j’aie des avis et des convictions, ou alors par défaut. Politiquement, je me situe souvent par rapport à ceux qui ont la plus grande gueule, en disant je veux pas de ça. Mais ce que je veux, j’en sais rien. "

H. : " La culture du rire ? "

L.-F. : " Je n’ai pas pris le parti de rire de tout. "

H. : " Parce que tu t’imposes des limites ? "

L.-F. : " Je parle à titre personnel. Certaines choses ne me font pas rire ; il se trouve que mon boulot, c’est dessinateur d’humour, il faut faire avec, des fois c’est pas facile. C’est très effronté de dire qu’on ne peut pas traiter de tel ou tel sujet, parce que c’est trop grave, et qu’on est le cul dans son salon. On ne fait pas partie des populations opprimées, déplacées, matraquées, tout ça... Je n’ai pas la culture du rire à tout prix, mais si une bonne blague passe, je l’attrape. Faut pas sentir le forcé. Par exemple, dans le journal Zoo, je n’aimais pas tout, les cibles n’étaient pas forcément toujours bien choisies. La couverture avec Céline Dion couverte de merde, c’était rigolo mais... Noël Godin explique ça très bien dans sa théorie de l’entartage, ceux qui méritent parce qu’ils font du mal, les pompeux cornichons, et ceux qui ne méritent pas. Christine Ockrent est bien plus nauséabonde que Céline Dion. Depuis la disparition d’Hara-Kiri je trouve néanmoins que c’est Zoo qui assurait le mieux la continuité. Quand tu vois dans Charlie-Hebdo, souvent, dans d’autres journaux ou fanzines, ce côté, on s’installe autour d’une table et on rigole de tout, parce qu’il faut rigoler de tout, l’artificiel se ressent obligatoirement. Dans Hara-Kiri, et dans une moindre mesure dans Zoo, tu sentais une vraie jubilation d’avoir trouvé la connerie. Mais si c’est pour dessiner un gamin violé, décapité, baignant dans le sang et la crotte juste pour dire qu’on n’a pas de tabous... "

H. : " Il faut que ce soit un acte spontané. "

L.-F. : " Que ça respire le naturel, l’évidence. "

H. : " Martin est assez fort pour ça. "

L.-F. : " Ouais, ouais, toute cette petite équipe-là, leurs photos parlantes, c’était assez marrant, vivifiant. De vrais garnements"

H. : " A nouveau, l’aventure s’est finie à cause de procès. C’est Choron qui disait qu’on ne pouvait plus refaire aujourd’hui un canard comme Hara-Kiri avec la législation en place. "

L.-F. : " Malgré l’époque, la censure, De Gaulle, tout ça, ils savaient où étaient l’ennemi et les barrières. Tu comprends maintenant avec Canal+, avec le café-théâtre qui ont été nourris de tout ça, d’Hara-kiri entre autres, et qu’on te dit l’impertinence, l’impolitesse et la contestation, c’est Baffie, Bigard, Ardisson ou Ruquier... alors là non ! Les années 60-70 étaient peut-être plus sévères du point de vue de la censure institutionnelle, mais les choses étaient plus marquées et l’ennemi, plus préhensible. Actuellement tu ne sais pas où c’est, le pouvoir. Il n’existe plus nulle part, mais il est partout en même temps. Les chansonniers, les mecs qui soi-disant ont des textes au vitriol, tu les vois chez Michel Drucker, tu les vois ici et là. Si ça dit bite couille cul, même le dimanche après-midi, je ne considère pas que la partie soit gagnée pour autant. La liberté de ton à la radio ou à la télé c’est de l’illusion, de la prestidigitation. Le BCBG a gagné parce qu’il mélangeait les genres, il a gavé les trublions de leur propre image, de télé, de radio, de pognon, de soirées VIP et on en est revenu quasiment au point de départ, avec des humoristes instrumentalisés qui ne dérangent personne, qui ne mettent pas en péril les institutions. Au contraire, ils s’en servent pour leur carrière. Dès que ça devient dangereux pour promo, ils font le dos rond. "

H. : " Avec une culture de la récupération et de la digestion très forte par l’organe médiatique. "

L.-F. : " Et voilà ! Il y a quand même des gens que je respecte infiniment, mais pendant longtemps, soi-disant les héritiers d’Hara-Kiri à la télé, c’étaient les Nuls... Mais non ! Quand Hara-Kiri faisait des fausses pubs, c’était pour dire, la pub nous prend pour des cons, pas pour le bon mot. Par ailleurs, personne à Hara-Kiri ne travaillait parallèlement pour la pub. Tous ces bons gars qui font des fausses pubs, à Comédie ou à Canal+, dans ces médias un peu chicos, tu les retrouves un jour, ah tiens, réalisateurs de spots de pub ! Critiquer ça est paraît-il un combat d’arrière-garde. Pour moi, c’est ça le raccourci. Si on dit, Fonebone est l’héritier d’Hara-Kiri, un sévère, un virulent, et que par ailleurs, tu apprends que le cher Fonebone a réalisé le spot rigolo pour Banga, présenté la soirée des Sept d’or ou je ne sais quoi... alors tu dis ils sont où les voyous ? "

H. : " Ce que tu leur reproches, c’est d’être rattrapés par la culture du luxe ? "

L.-F. : " J’ai pas de leçon à donner. Le luxe, c’est pas honteux. J’aime bien aussi être dans un bon fauteuil de cuir, j’aime bien boire du bon pinard, j’aime bien fumer un gros cigare. Cette qualité de vie lorsqu’elle est personnelle et non ostentatoire c’est pas une tare. Mais je veux savoir à qui je la dois. Si le Canard Enchaîné paye le fauteuil et que Dassault m’offre le cigare y a comme un problème. Maintenant, qu’auraient fait les incorruptibles d’Hara-Kiri à notre époque, que seraient-ils devenus s’il n’y avait pas eu des morts, si le journal n’avait pas éclaté, je n’en sais rien... peut-être que Reiser à 60 piges serait chroniqueur chez Christine Bravo, va savoir (rires)... En toute humilité j’essaie de maintenir le cap, et c’est une des raisons pour lesquelles j’ai tenu à rester en province, parce j’ai pas envie de faire partie, ni du microcosme de la presse, du journalisme, tout ça, ni de rencontrer des gens dans des soirées et de devenir pote avec untel ou untel, pour finalement être un jour confronté au cruel dilemme d’avoir une vanne à dire sur machin, et de me dire, il va pas être content machin, si je me fous de sa gueule. Ou de faire la vanne et de m’excuser, la méthode Canal quoi, avec De Caunes qui envoyait un coup et Gildas qui passait du baume. Maintenant c’est encore mieux, c’est le même qui fait les deux, c’est plus économique pour la chaîne. Mais bon, comment faire ? Je suis pas à l’abri non plus, avec ma grande gueule. Enfin ! Je dis pas qu’on fait absolument tout ce qu’on veut au Canard, mais on y a les coudées plus franches que nulle part ailleurs, sans jeu de mot. "

H. : " Tu n’as jamais eu de procès pour des dessins ? "

L.F. : " Non jamais, des dessins refusés oui, à refaire. Censurés non. Ma grande chance a été de rentrer très vite à Hara-Kiri, c’était mon premier canard, à vingt balais, on te dit tu as le droit de tout faire pourvu que tu sois drôle... Après, tu sais où tu mets les pieds. Quand tu bosses pour La Croix, tu vas pas faire un petit Jésus qui se fait enfiler par Ponce Pilate et crier à la censure si c’est refusé. Tu sais où tu vas. "

H. : " J’ai vu que tu bossais aussi pour Spirou. "

L.F. : " Oui, et dans le Spirou actuel, je lis parfois des choses que je n’aurais jamais osé proposer. Je me trouverais presque prude et largué. "

H. : " Maintenant, tu regardes les séries AB Productions, ils te parlent de pipes avec des préservatifs à la vanille. "

L.F. : " J’ai une fille de douze ans, et l’observer m’aide à saisir tout ce qui est en train de changer. "

H. : " Tu lui interdis de lire Spirou ? (rire) "

L.F. : " Elle le lit et le connaît depuis longtemps. Je raccroche le train avec elle, et je commence effectivement à comprendre que ce que je croyais olé, olé, ou pas à la portée de gosses de son âge, est parfaitement assimilé. Mais j’en reviens au propos de tout à l’heure. C’est pas parce que les gosses sont plus dégourdis que nous à leur âge qu’ils sont plus malins. Et le fait de parler, se fringuer, vivre et surtout consommer comme des adultes ne les rend pas plus intelligents, au contraire. C’est à nous d’éveiller leur méfiance, leur sens critique voire pour employer un gros mot, politique. "

H. : " Je te soumets une petite phrase du dessinateur Topor qui a d’ailleurs signé la première couverture d’Hara-Kiri ; il disait que lorsqu’on dessine, on est davantage conscient de ce qu’on est. Et le dessin, c’est si gratuit que les gens s’en méfient. Par lui, on accède aux images de son inconscient, ce qui est un luxe. Toi, tu es sans doute plus dans un rapport d’immédiateté, de réaction sur l’actualité. "

L.F. : " Non, l’actualité, c’est seulement une partie de mon travail. C’est ne sûrement pas ce que je préfère, même si le microcosme me reconnaît essentiellement là-dedans. "

H. : " Tes dessins passent obligatoirement par la présence de phylactères ? "

L.F. : " Oui, oui. Le dessin sans parole, il faut être sacrément gonflé ou avoir énormément de talent pour s’y attaquer. Non, je suis un bavard, il me faut du texte, un minimum de rédaction. Je me sens nettement plus raconteur, même si cela se passe en une ligne, une demi-ligne, que graphiste. Le fait d’utiliser un trait très rapide et très jeté, c’est parce que fondamentalement je sais que je n’ai pas les moyens de faire autrement et que j’ai pas envie de passer trop de temps à ça, il faut que ça dégage vite. Pour revenir à Topor, je crois aux vertus et à la réalité de la graphologie, l’étude du caractère et de la personnalité au travers de l’écriture ; et le dessin, jusqu’à preuve du contraire c’est une écriture. "

H. : " Tu résides et travaille depuis la ville de Nancy, Quel est ton Nancy intime ? "

L.F. : " Je ne sors pas beaucoup. J’ai jamais été fêtard. J’ai passé un an Ö Paris, quand je bossais à Hara-Kiri, puis Zéro... "

H. : " Pourtant tu étais accompagné d’une bande de fêtards ! "

L.F. : " Curieusement, quand il y avait un journal à faire, c’était boulot. Évidemment, personne ne t’aurait reproché d’être dans le caniveau à quatre heures du matin, rond comme une queue de pelle. Ce qu’on te demandait, c’était de ramener le lendemain, à l’ouverture des burlingues, le travail qu’on t’avait commandé la veille. De tout temps, j’ai eu besoin de beaucoup de sommeil. Si tu me fais pieuter trois jours de suite à une heure du matin, je suis fatigué, voilà. Mes lieux, c’est plus des points de rencontre avec des copains, chez l’un, chez l’autre, trois restaurants, deux bouis-bouis dont on connaît les patrons et à qui on peut demander de nous confectionner quelque chose en dehors de la carte. J’ai pas de boite de nuit, j’ai pas de bistrot, à part l’Echanson où j’achète du vin et cause de foot avec le patron qui me lit dans l’Equipe. La librairie l’Autre Rive, La Parenthèse quoique je ne lise plus guère de bande dessinée. Sinon, pas de QG. "

H. : " Et pour finir, quelques pistes de lecture ? "

L.F. : " Je vais becqueter un peu partout, j’applique ce procédé marabout-bout de ficelle, qui te fais lire un auteur, lequel te renvoie à un autre, etc. Pendant les vacances, j’avais lu le livre de Seznec sur le bagne ; là-dessus, j’ai relu son livre sur l’affaire Seznec ; puis, j’ai enchaîné d’autres lectures sur le bagne, dont Albert Londres, vraiment bien, donc j’ai lu d’autres ouvrages de lui. Et ainsi de suite. Je pourrais aligner sur cette table tous les livres que j’ai lu depuis le mois d’août, et à priori il n’existe pas de liens entre eux, pourtant il y a quand même une logique, une piste à suivre. "

H. : " Si tu avais un album de B.D., un livre, un album de musique et un film à conseiller... "

L.F. : " Conseiller, quelle horreur ! Rien, c’est impossible car ça dépend des périodes. Si ma fille se plonge dans un Astérix et m’en raconte les conneries, je vais avoir envie de relire tout Astérix, c’est la référence absolue. En te disant ça, j’aperçois dans la bibliothèque les bouquins de Gébé, et je vais dire ben non, l’essentiel c’est ça... Impossible, impossible... Un mec que j’apprécie énormément pour ce qu’il est et ce qu’il a écrit, c’est Berroyer. Lorsque je l’ai connu, il avait toujours trois, quatre bouquins très divers dans la poche, qu’il venait d’acheter, et j’étais très intrigué par ce drôle de mec. D’abord, il m’avait royalement renseigné sur la musique dans ses chroniques de Charlie-Hebdo, écrites dans un langage qui savait se mettre à la portée de tous sans être putassier. C’est un mec énorme ! Simplicité de moyen, vocabulaire simple, phrases courtes. Son roman, Je vieillis bien, est une petite perle. En lisant tu vois les images. Je crois avoir appris de lui l’audace d’aller dans une librairie avec une liste pour acheter ça et ça, et d’en sortir avec pas ça et ça du tout, mais complètement autre chose. Mettre ses actes en conformité avec sa curiosité. Puis croire aux signes et l’intuition. "

Allez, après coup, les gens que j’ai lus ou relus, et appréciés depuis août, j’en oublie sûrement : André Blanchard, Henri Calet, Marc-Edouard Nabe, Jean Graton, Lauzier, Gébé, Chomsky, René Riesel, Anne Ancelin-Schutzenberger, Yves Pagès, Marcel Aymé, Léautaud, Régis Jauffret, Denis Seznec, Albert Londres, Goossens, Hugot, Ronsard, Raymond Radiguet, René Dumont, Philippe Claudel, Georges Simenon, Paul Guimard, Faubert. Mais il y en a un paquet d’autres, essentiels. C’est la vérité de l’automne, liée au hasard ou à l’actualité de certains.

Propos recueillis par Philippe Krebs Jeudi 15 novembre 2001

Biographie :

Ouvres complètes, tome 8 (houit), 1991, Editions Glénat. Manger est bon, 1995, Editions Glénat. Soyons sport dans l’effort, 2000, Editions de la Tour. Le sport bourse pleine, 2001, Editions de la Tour. Mes 5000 meilleurs dessins, 1989, Editions Bikini. Gros Congé, 1997, Editions Bikini. Toi et Moué, 1999, Editions Bikini. Poulet purc Porc, 2000, Editions Bikini. Aimémé Jacquet, droit au but par la diagonale, 1998, Editions Verticales. Nos animaux les Bêtes, 2002, Editions Glénat.

 

 


Il y a 2 contribution(s) au forum.


> Lefred-Thouron
(1/ 2) 16 novembre 2009, par Martin Rochefort

> Lefred-Thouron
(2/ 2) 2 septembre 2009, par Gerrard

 

 


> Lefred-Thouron
16 novembre 2009, par Martin Rochefort

Merci pour cette très bonne interview ! De bons dessins aussi pour illustrer le tout. C’est un auteur que je suis depuis un petit moment, et ça fait plaisir de voir ce genre d’interview où l’auteur est proche de son lectorat :) Merci. casino en ligne


> Lefred-Thouron
2 septembre 2009, par Gerrard

Les dessins de l’interview sont vraiment énormes. L’interview est pas mal aussi . ENfin un dessinnateur qui donne envie de voir plus loin. Merci pour cet article. casino en ligne


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